Environnement - Sécurité - Energie

Environnement - Sécurité - Energie

Environnement - Sécurité - Energie

Agrocarburants et sécurité alimentaire : l'alliance impossible
1 déc. 2008

Agrocarburants et sécurité alimentaire : l'alliance impossible

Le modèle des carburants agro-industriels se heurte frontalement à un objectif de sécurité alimentaire fondé sur le Droit à l'alimentation proclamé par les Nations Unies dans le cadre du Millenium pour le Développement.

Les agrocarburants sont nés – économiquement parlant – en 1976 au Brésil, avec le lancement de deux programmes très innovants et ambitieux, « Pro-alcool » (éthanol de canne à sucre) et « Pro-oleo » (huile de ricin et de babaçu) dont l’objectif était de substituer progressivement, mais massivement, les carburants issus du pétrole dont le prix avait triplé suite au premier choc pétrolier.

Grâce à d’immenses ressources naturelles (terre et eau), à de lourds investissements technologiques et industriels et à une politique volontariste, le Brésil est aujourd’hui encore et de loin la première puissance mondiale dans le domaine des agrocarburants. Dans tous les autres pays, les projets de développement des agrocarburants qui avaient fleuri dans les années 1970 ont été abandonnés rapidement, dès que le cours du brut a fléchi, puis ont resurgi après la troisième flambée de 2006. Pourtant, dès 1973, la fin inéluctable du pétrole et de nombreuses matières premières minérales était annoncée.

Ceci en dit long sur l’amnésie de la plupart des responsables politiques et sur leur incapacité à s’inscrire dans une vision prospective. Mais les faits sont têtus et l’Histoire nous rattrape. Le pic pétrolier se rapproche dangereusement : les avis des spécialistes convergent pour annoncer une crise pétrolière très sérieuse vers la fin de la prochaine décennie, l’offre devant plafonner autour de 100 millions de barils/jour (87 aujourd’hui) et la demande continuant de croitre sur une tendance de 120 millions de barils/jour à l’horizon 2030. Il devient donc urgent d’envisager des solutions de remplacement au pétrole, notamment dans le secteur des transports qui est le plus menacé du fait de sa dépendance extrême pour le précieux liquide.

Les agrocarburants semblaient disposer de nombreux atouts dans ce domaine : grande proximité technique avec les carburants conventionnels et donc facilité d’utilisation sans changement radical des véhicules et des infrastructures, caractère renouvelable des matières premières, contribution au bilan carbone, sympathie des consommateurs et appui sans faille des agriculteurs. De nombreux pays se sont donc dotés, au milieu des années 2000, de programmes de développement des agrocarburants, dont les États-Unis et l’Union européenne. Ainsi, l’UE s’est alors fixé un objectif de substitution de 10 % de sa consommation de carburants destinés aux transports par des combustibles issus de la biomasse en 2020 et la France dés 2015.

Plusieurs grains de sable  sont venus gripper cette belle mécanique au point que l’on se trouve aujourd’hui dans une impasse. Ces grains de sable sont portés par le vent du développement durable qui devient un concept incontournable pour deux raisons : il est pertinent dans le contexte de crise planétaire que nous traversons et il a fait l’objet d’une médiatisation considérable à tel point qu’il est désormais intégré dans la plupart des programmes gouvernementaux nationaux et internationaux. Dans le cas de la très large contestation qui touche actuellement les agrocarburants, on retrouve les différentes composantes qui définissent le développement durable : environnement, économie, équité et gouvernance.

Concernant le respect de l’environnement, il semble établi par les scientifiques (Crutzen, 2007 ; Searchinger, 2008) que la production « conventionnelle » d’agrocarburants (en l’état actuel de la technologie) augmente, globalement, les émissions nettes de gaz à effet de serre.

Mais c’est sur les trois autres critères du développement durable  que les choses achoppent le plus. En effet, des études de plus en plus nombreuses (par exemple Schmidhuber, 2007 ; Gallagher, 2008) mettent en cause le modèle de production habituellement choisi pour les agrocarburants, à savoir un modèle agro-industriel basé sur de très grosses unités de fabrication et sur des matières premières dédiées, bref sur une duplication de la pétrochimie. Or, ce modèle n’est pas viable économiquement hors préférence fiscale, creuse des inégalités entre pays et entre agriculteurs d’un même pays et reste opaque du point de vue de sa gouvernance. Enfin, et c’est ce qui semble le plus préoccupant, le modèle des carburants agro-industriels se heurte frontalement à un objectif de sécurité alimentaire fondé sur le Droit à l’alimentation proclamé par les Nations Unies dans le cadre du Millenium pour le Développement.

La FAO définit la sécurité alimentaire  comme « une situation qui existe lorsque toute personne, à tout moment, dispose d’un accès physique, social et économique à une nourriture saine et nutritive, en quantité suffisante par rapport à ses besoins biologiques et à ses préférences alimentaires, pour pouvoir mener une vie active, en bonne santé ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

La sous-alimentation frappe plus de 850 millions de personnes et les carences nutritionnelles 2 milliards, soit près du tiers de l’humanité. La situation vient brusquement de s’aggraver avec la hausse des prix alimentaires enregistrée sur les marchés depuis 2006 (+ 24 % en 2007 et + 53 % en 2008, selon l’indice FAO concernant 55 produits). Cette envolée touche durement les pays les plus pauvres dans lesquels plus de la moitié du revenu des ménages est consacrée à l‘alimentation et aurait fait progresser de 100 millions le nombre de sous-alimentés dans le monde. L’inflation alimentaire concerne aussi les pauvres dans les pays riches. Les causes de ces augmentations de prix ont été identifiées : insuffisance de l’offre du fait de sous-investissement chronique dans l’agriculture et de mauvaises récoltes face à une demande soutenue dans les pays importateurs, ayant entrainé un effondrement des stocks mondiaux ; afflux de liquidités internationales du fait de la crise des subprimes  vers les commodities  agricoles (qualifiée par certains de spéculation) et enfin concurrence des agrocarburants stimulés par des politiques incitatives (environ 7 milliards de $ d’aide aux États-Unis et 5 milliards dans l’UE en 2006). La « contribution » de chacun de ces facteurs à la hausse des prix agricoles est particulièrement délicate à estimer. Pour les agrocarburants, elle se situerait entre 15 % et 75 % (assez curieusement, ces deux estimations proviennent de la Banque Mondiale, la seconde ayant été censurée). Tous les experts internationaux (Banque Mondiale, FAO, OCDE, IFPRI) s’accordent pour dire qu‘elle est significative.

Il y a donc bien eu tension frontale entre valorisations alimentaire et non alimentaire  des matières premières agricoles. Le sommet mondial qui s’est tenu à Rome début juin 2008 n’a pu prendre position sur cette question du fait des points de vue opposés des pays participants. Les États-Unis persistent dans leur objectif de priorité à l’autonomie énergétique (fuel before food ). Le Parlement européen vient (7 juillet 2008), seul, de décider de revoir à la baisse l’objectif de 10 % d’agrocarburants en 2020, en le ramenant à 4 % en 2015, date à laquelle, il sera procédé à un bilan.

À moyen et long terme, le dossier des agrocarburants semble fragile face aux exigences de la sécurité alimentaire mais aussi de la sécurité énergétique, sauf potentiel exceptionnel comme au Brésil actuellement, et ceci pour trois raisons. La première est géopolitique. Il n’est pas concevable de voir se multiplier des émeutes de la faim dans le monde dont la conséquence rapide serait l’instabilité et le terrorisme. La seconde est économique. Les besoins en terre pour substituer 10 % de la consommation d’hydrocarbure pour les transports par des agrocarburants se situent dans une fourchette allant de 15 à 33 % des terres arables aux États-Unis et de 42 à 26 % des terres arables dans l’UE à 15 (premier chiffre : OCDE, second chiffre : AIE). Autant dire que le rapport coût/avantage est des plus médiocres. La sécurisation énergétique ne passera pas uniquement par les agrocarburants. La troisième raison est environnementale : les ressources en terre et en eau sont limitées au niveau mondial. Dans de nombreux pays, la surface agricole utile a tendance à diminuer du fait de l’emprise urbaine et industrielle et de la dégradation des sols, et les disponibilités en eau par habitant chutent dangereusement. À l’horizon 2050, il est nécessaire de pouvoir augmenter de 50 % la production alimentaire mondiale et de pouvoir mieux la répartir pour nourrir convenablement 9 milliards d’habitants. La priorité absolue doit donc être donnée à la production alimentaire.

Il reste à évoquer une question plus globale, celle de la politique économique des États . Nous sommes engagés dans un processus de division internationale des activités sur un marché de plus en plus mondialisé, ce qui conduit à une certaine spécialisation par grands pôles, sur la base soit de ressources naturelles, soit de compétences technologiques, soit encore d’aptitudes dans les services ou d’une combinaison à des degrés variables de deux ou trois de ces éléments. On voit émerger ainsi des orientations productives dominantes dans les différentes régions du monde. Par exemple, les États-Unis dans les nouvelles technologies, la Chine et l’Inde dans l’industrie manufacturière électronique, mécanique et textile, le Brésil dans l’agribusiness .

Tout pays doit réfléchir à ses atouts dans cette compétition qui ne peut que se durcir. Où sont les compétences distinctives qui feront que ses produits sont attractifs ? Dans quels domaines existe-t-il une notoriété, un effet de réputation, un savoir-faire, sur lesquels on peut bâtir une véritable stratégie économique ? En Europe, par exemple, l’alimentation est un de ces domaines, grâce à un patrimoine culinaire très riche, qui résulte lui-même d’une grande diversité de produits et de recettes, d’une histoire longue, d’une culture liée aux territoires, de dispositifs institutionnels originaux tels que les appellations d’origine. Aucun autre endroit au monde ne dispose actuellement d’un tel potentiel. Si l’on raisonne à long terme, voilà donc l’un des rares secteurs d’activité pouvant servir de pilier à un rayonnement économique, social et même politique.

Cependant, il convient d’éviter les tensions dans l’accès aux ressources rares (usage de la terre) et les brouillages d’image qui résulteraient fatalement d’un développement de la chimie verte lourde. Une priorité donnée à l’agroalimentaire est peu compatible avec une agro-industrie de masse, tournée vers les carburants et les plastiques, pour des raisons évidentes de perception par les consommateurs, puisque l’alimentation est à la fois une affaire de qualité de produits, de conditions de production et d’environnement spatial et culturel et donc in fine  de contenu de communication.

Pour conclure , nous insisterons sur le rôle central retrouvé par l’agriculture comme base irremplaçable de matières premières pour l’alimentation, mais aussi comme source de biens et services dans le cadre d’une multifonctionnalité acceptée. En effet, il faut envisager, non pas une exclusion du non alimentaire par l’alimentaire, mais une complémentarité hiérarchisée. Nous avons suggéré que la priorité devait être donnée, dans l’utilisation des ressources naturelles, à la production d’aliments. Cependant, cette production génère des résidus tout au long de la chaîne alimentaire qui peuvent être valorisés à des fins énergétiques ou de production d’ingrédients et d’emballages de toute sorte. Il faut en quelque sorte concevoir la chimie verte comme une activité périphérique à la sphère alimentaire.

Par ailleurs, le modèle de production adopté ne doit pas être celui de l’industrie lourde, pour les raisons invoquées plus haut, mais celui de la proximité, avec une participation à l’émergence de clusters . Il est évident que le contexte de prix élevé pour les produits agricoles est favorable à la modernisation de l’agriculture et des filières agroalimentaires par l’investissement et l’accumulation de connaissances. Le changement doit cependant être conduit dans un cadre politique, institutionnel et professionnel doté d’une vision à long terme pour être compatible avec un développement durable.

C’est donc à une véritable révolution culturelle, économique et technologique que sont conviés producteurs, consommateurs et, en amont, l’ensemble de la communauté scientifique : il faut désormais considérer notre alimentation comme un bien global, dans une perspective locale.


VOS COMMENTAIRES

Pour publier un commentaire, vous devez être identifié.

Aucun commentaire pour cet article.