Interview

Avec BlueNav, les bateaux deviennent hybrides

Posté le 16 février 2022
par Benoît CRÉPIN
dans Énergie

Créée en 2020, BlueNav propose une gamme de moteurs électriques pour bateaux, les BlueSpin. Destinée à compléter la motorisation thermique dont elles disposent déjà, cette solution d’hybridation permet aux embarcations de naviguer à faible vitesse dans un silence complet, tout en conservant les avantages du thermique.

La gamme de turbines électriques BlueSpin de BlueNav se destine à tout type de bateau disposant d’une motorisation thermique. Grâce à une offre déclinée en différentes puissances et disponibles sous trois formes d’intégration distinctes, BlueNav apporte une réponse quasi universelle à un marché caractérisé par son hétérogénéité. Équipés d’une turbine, ces moteurs ont un rendement 20 % plus élevé qu’un équivalent à hélice, tout en optimisant le refroidissement de leur bobinage. Leur alimentation se fait par batteries, et peut également être assurée, en cas de besoin, par un groupe électrogène ou une pile à combustible. Permettant de naviguer sans émissions polluantes directes à petite vitesse et dans le silence, ces moteurs promettent de redéfinir les habitudes de navigation. Le co-fondateur et Directeur technique de l’entreprise Hervé Frouin nous en dit plus.

Techniques de l’Ingénieur : BlueNav est née en 2020, quelles ont été les étapes qui vous ont conduits à créer cette entreprise ?

® BlueNav

Hervé Frouin : Tout a commencé avec E-Nautic, une autre société dont les actionnaires sont en grande partie les mêmes que ceux de BlueNav. E-Nautic est un intégrateur d’équipements électriques et électroniques dans les bateaux. L’entreprise travaille pour moitié à Arcachon, dans la plaisance pour des chantiers locaux, et pour une autre moitié à Bordeaux sur les bateaux fluviaux naviguant sur la Garonne. À plusieurs reprises, E-Nautic a eu des demandes d’équipement en propulsion électrique de bateaux de plaisance, et à chaque fois, E-Nautic a été obligée de trouver des fournisseurs à l’étranger : en Autriche, en Allemagne, en Hollande, en Italie… Nous avons fini par nous dire que ce n’était pas possible, qu’un Français allait finir par s’installer ; mais personne ne le faisait.

La France est un acteur important dans la construction navale, mais curieusement, il n’y avait pas d’offre en matière de motorisation électrique. Nous avons donc fini par en discuter avec nos actionnaires : serions-nous prêts à nous lancer sur ce marché ? Nous avions globalement le sentiment d’en avoir les clés essentielles. Nous avons donc décidé de créer BlueNav pour être un constructeur français de motorisations électriques de bateaux. Les actionnaires d’E-Nautic ont alors mis 700 000 euros de capitaux dans BlueNav pour lancer l’activité.

Nous avons décidé d’entrer sur ce marché par l’hybridation. L’effort nécessaire pour faire avancer un bateau étant bien supérieur, par exemple, à celui d’une voiture (de l’ordre du triple), nous avons jugé qu’il ne fallait surtout pas chercher à remplacer les moteurs existants. Sinon, nous allions buter non pas sur des problèmes de puissance, mais sur des problèmes de batteries. Elles allaient nous brider. La bonne solution était donc d’avoir deux modes de fonctionnement : conserver le mode thermique quand on veut des performances et avoir, en plus, un mode électrique lorsque l’on veut naviguer à petite vitesse. Faire cela au travers d’une modification de la propulsion existante nous a semblé une source de grosses difficultés : cela impliquait d’intervenir systématiquement sur la propulsion, en déplaçant le moteur d’origine pour insérer un moteur électrique entre le moteur thermique et la transmission. La bonne solution nous semblait donc de concevoir un moteur électrique qui se rajoute sans toucher à la ligne de propulsion existante, de façon à ce que le client ne prenne pas de risque et qu’il soit rassuré.

L’autre problème d’une motorisation hybride dans laquelle on a un moteur thermique plus un moteur électrique qui entraînent la même hélice est que cette hélice se trouve complètement inadaptée à la propulsion électrique. Nous avons donc opté pour cette solution de rajout d’un moteur électrique, qui nous a semblé être la bonne, à condition toutefois que l’on puisse les rétracter lorsque l’on n’en a pas besoin. C’est comme cela qu’est née la gamme BlueSpin.

Quelles sont les caractéristiques de ces turbines BlueSpin ? Comment fonctionnent-elles ?

Les BlueSpin sont des moteurs à base de turbines, qui permettent d’avoir un meilleur rendement. Ces turbines peuvent être descendues sous l’eau lorsque l’on souhaite naviguer en mode électrique, et remontées quand on souhaite naviguer avec le moteur thermique.

Les turbines rétractables développées par BlueNav permettent d’alterner facilement les phases de navigation thermique et électrique. ® BlueNav

Quelles sont les différences et quels sont les intérêts d’une turbine par rapport à une hélice classique ?

La turbine, en fait, est un moteur sans jante, dans lequel les électroaimants et les aimants sont sur la partie extérieure, et tout cela sans moyeu. Or, dans un bateau, environ 20 % de l’énergie est perdue par le simple fait que le cœur de l’hélice est occupé par le moteur. Le fait d’opter pour une turbine nous a permis de gagner ces 20 % de rendement par rapport à une hélice traditionnelle. Cela a un autre avantage pour nous : le refroidissement se fait par simple trempage, il n’y a pas de pompe de circulation d’eau. On a un bien meilleur refroidissement de la partie bobinage, celle qui chauffe sur un moteur électrique. Cette partie étant située au niveau externe de la turbine, elle est en contact direct avec l’eau, on a donc un très bon refroidissement. Dernier avantage : si l’on rencontre une corde ou un autre élément dans l’eau, elle a tendance à passer par le trou au milieu de la turbine, plutôt que de s’emmêler autour du moteur qui serait au milieu de l’hélice.

Vous proposez différentes déclinaisons de ces turbines. Quelles sont leurs spécificités ?

Nous avons d’une part trois puissances différentes – 15 kW, 20 kW et 30 kW pour l’instant  – et un moteur de 50 kW arrivera bientôt. En plus de cela, nous proposons trois intégrations différentes : sur le tableau arrière, en puits et en fixe. On a sur le marché une multitude de chantiers navals et donc une multitude de bateaux différents, contrairement par exemple au marché de l’automobile qui a été uniformisé au travers d’une réglementation. Les configurations d’intégration sont donc très nombreuses, chaque bateau étant différent.

Comment les moteurs électriques sont-ils alimentés ?

Par batteries. Nous n’en sommes toutefois pas fabricants, nous avons donc passé deux accords : l’un avec un fournisseur de batteries neuves, l’autre de batteries de seconde vie, qui est Renault. En fonction de l’encombrement, de l’utilisation du client, de son budget etc. nous faisons plusieurs recommandations et le client choisit. L’autonomie est alors directement fonction de la batterie. Si les gens veulent installer un groupe électrogène complémentaire, comme une « roue de secours » en cas de panne de batteries, ou une pile à combustible, c’est naturellement possible.

Quelle vitesse le moteur électrique permet-il d’atteindre ?

Cela va entièrement dépendre du bateau. Chaque bateau a une vitesse de carène. Selon sa forme, sa longueur et son poids, la vitesse varie beaucoup. Globalement, avec nos moteurs électriques, les bateaux ne planent pas, ils restent dans un mode déplacement. Pour les bateaux à carène planante, les moments où l’on souhaite planer nécessitent l’utilisation des moteurs thermiques. Les utilisateurs doivent apprendre, ils vont évoluer dans leurs habitudes, un peu comme avec les voitures électriques. L’évolution réglementaire et le simple respect des sites magnifiques dont on peut profiter en France font que les gens, petit à petit, vont naviguer moins vite et dans le silence. Cela va leur offrir une convivialité exceptionnelle et ils pourront profiter bien plus de leur navigation. Comme dans les voitures, on est aussi plus ouvert à utiliser un autopilot, et à avoir des distractions pendant la navigation.

Proposez-vous d’autres solutions en plus de cette offre de motorisation hybride ? Avez-vous éventuellement d’autres projets de développement ?

Nous proposons déjà une solution full electric. Même si nous pensons que cette offre ne correspond qu’à peu de cas, nous nous devions d’offrir ce type de réponse, notamment pour des gens qui sortent uniquement à la journée, qui ne cherchent pas la performance et qui ont une place de port. C’est intéressant par exemple sur les bateaux classiques, qui de toute façon naviguent doucement.

Nous avons également beaucoup d’autres projets dans les tuyaux… Nous sommes déjà une trentaine de salariés et nous voulons devenir un vrai acteur important au niveau mondial sur ce marché. Nous sommes une start-up industrielle. Nous pensons que le logiciel, la fintech etc. ne sont pas les seules voies possibles. L’industrie a aussi un certain avenir. Faire des projets industriels en France est passionnant, même si ça n’est pas toujours facile car le monde de la finance veut trop souvent, à mon sens, des projets qui se contentent de faire du logiciel. Je trouve à titre personnel passionnant le fait que des entreprises se lancent dans des sujets hardware.


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