News de science

Construire d’énormes centrales solaires et éoliennes dans le Sahara pourrait augmenter sa température de plusieurs degrés

Posté le 10 septembre 2018
par La rédaction
dans Énergie

Selon une étude publiée dans la revue Science construire d'énormes centrales solaires et éoliennes dans le Sahara pour répondre à la demande mondiale en électricité pourrait augmenter de 2 à 5°C la température d'une partie de l'Algérie, du Niger, du Tchad, du Soudan (dont le nord du Darfour), de la Libye et de l'Egypte, ainsi que dans une moindre mesure celles du bassin amazonien et de la région du Kerala en Inde. Et en outre réduire les précipitations sur une partie de la péninsule saoudienne (notamment à Oman), de l'Ethiopie, de l'Iran, de la Russie, de l'Himalaya et du Brésil. A l'inverse la région sahélienne pourrait bénéficier d'une augmentation des précipitations. Le bouleversement climatique induit, s'il n'est pas global, concerne néanmoins de très vastes régions, bien au-delà du seul Sahara.

Si l’impact du solaire et de l’éolien sur la biodiversité (notamment les oiseaux et les chauve-souris) ainsi que sur les ressources en matières premières et par conséquent l’activité minière a été vulgarisée dans les médias francophones, leur impact sur les climats régionaux l’est beaucoup moins. Ce qui est certain c’est que les centrales solaires modifient massivement l’albedo des déserts. Bien plus foncées que le sol clair des régions arides, elle contribuent très significativement à faire monter la température de surface. Les éoliennes contribuent elles aussi à faire monter la température (elles baissent la vitesse des vents). Ce qui est problématique pour les écosystèmes concernés.

Mais si ces centrales solaires et éoliennes sont construites dans le Sahara, alors cette modification de la température de surface pourrait par ricochet modifier aussi le cycle de l’eau selon les travaux qui viennent d’être publiés dans la revue Science par une équipe de scientifiques (Yan Li et al). «Cette augmentation locale dépend de l’échelle et est vernaculaire au Sahara, avec des impacts modestes dans les autres déserts» précisent-ils. Autrement dit dans les autres déserts (Gobi, Atacama etc.) les centrales solaires et éoliennes provoquent bien entendu un réchauffement, mais l’impact sur le cycle de l’eau est mineur.  L’étude est en ligne ici.

«Bien sûr, il serait bon de déterminer les avantages / inconvénients nets d’un peu (beaucoup ! NDLR) de réchauffement et d’un peu plus de pluie, mais c’est compliqué – différentes personnes / communautés écologiques auraient des sensibilités différentes» a déclaré sur Twitter Daniel Kirk-Davidoff, co-auteur de l’étude. Une augmentation de la température saharienne de +2,6°C en moyenne, et de +5°C dans les secteurs les plus impactés (Algérie, Niger, Tchad, Soudan, Egypte, Lybie), c’est inquiétant. Cela conduirait à augmenter l’évaporation dans une région déjà très aride. Les fragiles écosystèmes montagnards du Sahara (massif du Tibesti, du Hoggar, de l’Adrar des Ifoghas, de l’Aïr et d’Ennedi) seraient lourdement impactés. Jouer aux apprentis sorciers avec la Nature, c’est dangereux. Des conséquences non prévues par les modèles informatiques des scientifiques pourraient se produire.

«Le réchauffement local par les parcs éoliens et solaires est beaucoup plus faible comparé à la réduction du réchauffement futur lié aux gaz à effet de serre que l’énergie renouvelable à cette échelle impliquerait» a déclaré à la BBC Yan Li, un autre co-auteur de l’étude, affichant ainsi un parti-pris manifeste en faveur des énergies renouvelables. +5°C de réchauffement régional, c’est énorme et pas « beaucoup plus faible ». Et dans le monde réel l’augmentation du nombre de centrales solaires et éoliennes ne se traduit pas par une baisse de la consommation des combustibles fossiles. Autrement dit dans le Sahara les deux types de réchauffement s’additionneront. Il n’y a pas une dynamique de substitution mais au contraire de juxtaposition. La double peine.

«Les récents chiffres d’émissions de gaz à effet de serre provenant de la combustion des énergies fossiles, indiquent des tendances inquiétantes (+ 1,8 % en Europe et + 3,2 % en France en 2017 par rapport à 2016)» ont écrit 700 scientifiques dans une lettre diffusée par Libération le 8 septembre 2018. La part des combustibles fossiles dans les investissements pour l’approvisionnement énergétique mondial s’est élevée à 59% en 2017 selon le rapport de l’AIE: un chiffre en augmentation sur une année. Alors qu’il faudrait que les investissements dans les énergies fossiles tombent à zéro, non seulement ils restent largement majoritaires mais en plus ils augmentent.  «Même s’il est trop tôt pour  donner un jugement, cela suggère que les énergies fossiles conserveront un rôle significatif dans les années à venir» soulignent les experts de l’AIE. Les investissements dans la prospection pétrolière et gazière ont augmenté de +2%. Ils avaient baissé en 2014 conjointement à la baisse du prix des hydrocarbures, mais c’est fini.  En 2017 les émissions de CO2, un gaz à effet de serre qui peut servir d’indice global des activités humaines, ont augmenté de 2% dans le monde. Alors qu’il faudrait qu’elles baissent massivement et rapidement, notamment pour cesser d’acidifier les océans mais aussi pour arrêter de perturber le bilan radiatif terrestre.

Réchauffer de 5°C une partie du Sahara à cause d’énormes centrales solaire et éoliennes, ceci s’ajoutant à 3 ou 4°C de réchauffement global soit un total de 8 à 9°C, est-ce vraiment une idée géniale ? «De la chute des Mayas au Darfour, une étude scientifique explore les liens entre réchauffement et violences» annonçait Le Monde en 2013. « La guerre au Darfour, première guerre climatique ? » interrogeait fin 2016 le journal Les Echos. Avec des conséquences migratoires.

Les centrales éoliennes et solaires retenues dans cette modélisation couvrent 20% de la surface du Sahara et délivrent 3 TW d’électricité éolienne et 79 TW d’électricité solaire. Ce qui est environ 4 fois supérieur à  la demande mondiale d’énergie qui était de 18,6 TW en 2017. A noter que cette dernière a augmenté de 40% entre 2000 et 2017. Il convient par conséquent d’intégrer cette dynamique. L’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, estime que si l’humanité ne parvient pas à conquérir d’autres planètes du système solaire, alors elle va couvrir l’intégralité de la surface terrestre de panneaux solaires d’ici seulement quelques siècles. L’autre option serait d’accepter une stagnation de l’activité économique et donc de la demande en énergie. Ce qui impliquerait notamment de stopper la croissance démographique.

L’impact réchauffant de l’éolien est particulièrement élevé, ce qui explique sans doute la part modeste retenue pour cette filière dans cette étude. L’éolien ne contribue qu’à 3,6% de la production électrique, le solaire à 96,4%.

«Laissez la lumière du soleil aux peuples du désert !» s’exclamait l’écrivain algérien Hamza Hamouchene en 2015 face aux énormes projets DESERTEC. Et oui, cela peut paraître paradoxal mais le Sahara n’est pas un espace vide. Il est habité. Par des hommes, notamment les Amazighs. Mais aussi par des plantes et des animaux qui eux aussi ont le droit de vivre. Ils sont tous très sensibles aux variations des températures et des précipitations. «Quand on décode le vocabulaire utilisé dans les différents articles et publications décrivant le potentiel du Sahara pour approvisionner le monde entier en énergie, il y a de quoi s’inquiéter» soulignait Hamouchene. «Le Sahara est dépeint comme une vaste surface vide, faiblement peuplée, présentant une occasion en or d’approvisionner les Européens en électricité pour leur permettre de perpétuer leur mode de vie consumériste extravagant et de continuer à dilapider l’énergie. Les pouvoirs coloniaux ont utilisé la même rhétorique pour justifier leur «mission civilisatrice» et, en tant qu’Africain, je ne peux m’empêcher de considérer de tels méga-projets avec grande suspicion. En effet, leurs motivations «bien intentionnées» servent souvent à faire passer la pilule de l’exploitation brutale et du pillage pur et simple.» Le bilan social de l’énorme centrale solaire de Ouarzazate laisse vraiment à désirer.
Et si les européens produisaient chez eux l’énergie qu’ils consomment au lieu de vouloir aller pomper l’énergie chez les autres ? Cela les pousserait forcément à remettre en question leur énorme consommation énergétique par habitant, et à abandonner la croyance selon laquelle les ressources en énergies renouvelables sont quasi-infinies. Seules les technologies solaires très efficientes seraient alors retenues, et celles aux très mauvais rendements seraient à l’inverse éliminées.  

La chute des prix du solaire et de l’éolien attire des capitalistes qui soit se moquent complètement des enjeux écologiques, soit les récupèrent à des fins de marketing. Ils exploitent les « puits » solaires et éoliens comme ils exploitaient dans le passé les puits de pétrole. La même logique minière, d’accaparement. Une nouvelle conquête de l’ouest commence. Une course à la « transition énergétique ». Course qui pourrait s’avérer dévastatrice. Un mouvement de résistance face à ces projets pharaoniques existe déjà, notamment dans le domaine de l’éolien, par exemple dans l’isthme de Tehuantepec au Mexique ou encore les Hauts de France.  Et il va gonfler dans les années à venir.

Produire de l’hydrogène en région désertique grâce à l’énergie solaire et éolienne est une très mauvaise idée sur le plan de la pérennité des ressources en eau douce, très précieuse dans ces environnements.

Jean Gabriel Marie


Pour aller plus loin

Dans les ressources documentaires