Interview

Frédéric Bordage : « La sobriété numérique repose sur la modération de nos usages »

Posté le 4 novembre 2026
par Alexandra VÉPIERRE
dans Informatique et numérique

Face à l’explosion de l’IA et du développement toujours croissant du numérique, peut-on imaginer des pratiques responsables qui permettraient d’en diminuer l’impact environnemental ? Rencontre avec Frédéric Bordage, fondateur de Green IT.

Peut-on encore imaginer un monde sans numérique ? Au travail, à l’école, à l’hôpital ou durant nos loisirs, le numérique s’est immiscé dans chaque aspect de notre quotidien. Pourtant, les équipements et services numériques génèrent une pollution importante tout au long de leur cycle de vie : surexploitation des ressources, consommation d’énergie, émissions de gaz à effet de serre, déchets… 

Une étude menée par l’ADEME en 2024 montrait que le numérique représentait 4,4% de l’empreinte carbone de la France en 2022, soit un peu moins que les émissions totales du secteur des poids lourds. Depuis, avec l’explosion de l’IA et l’implantation massive de data centers, le poids du numérique croît de manière drastique chaque année.

Frédéric Bordage / Green IT

Face à ce constat, certains experts prennent le contre-pied et vont dans le sens de la sobriété numérique afin de limiter la consommation d’énergie, les émissions de gaz à effet de serre et l’usage de ressources.

Expert en sobriété numérique, Frédéric Bordage a fondé en 2004 l’écosystème Green IT afin de fédérer les experts à l’origine des démarches de sobriété numérique, numérique responsable, écoconception de service numérique et slow-tech.

Techniques de l’Ingénieur : Vous êtes un pionnier de la sobriété numérique en France, pouvez-vous nous expliquer cette démarche ?

Frédéric Bordage : La sobriété numérique repose sur la modération de nos usages numériques, donc c’est faire moins de numérique et de manière plus sobre. Il y a deux enjeux derrière : un premier à court terme qui est social et environnemental, basé sur la réduction de nos impacts ; un second, plus structurel, s’appuie sur le constat que le numérique ne sera pas éternel car il est fabriqué à partir de ressources non renouvelables. Cette prise de conscience m’a poussé à fonder ce terme et cette démarche de sobriété. 

Aujourd’hui, nous sommes tous dépendants du numérique dans notre quotidien pour travailler, prendre rendez-vous chez le docteur etc. Je trouve cela très dangereux car la fin du numérique n’est absolument pas appréhendée d’un point de vue structurel et politique. L’idée est donc de sortir de nos dépendances, de dénumériser une partie de nos processus, et de continuer à utiliser le numérique là où il est utile. Avec Green IT, nous ne sommes ni technophiles, ni technophobes, nous souhaitons trouver une voie médiane entre la low-tech et la high-tech, via la slow-tech. 

Sur quels facteurs peut-on agir pour atteindre une forme de sobriété numérique ?

Il y a énormément de contre-vérités qui circulent sur le sujet, via le streaming bashing, l’incitation à supprimer ses mails ou à utiliser Ecosia. Tout ceci est soit faux, soit dérisoire. En regardant Netflix, la majeure partie des impacts vient de la fabrication de la télé elle-même, donc si on se prive de streaming mais qu’on change d’équipement tous les 3 ans, on n’applique pas du tout le bon geste.

Être sobre, c’est fabriquer moins d’équipements, qui durent plus longtemps. Pour faire moins numérique, il faut réfléchir à nos usages et faire du tri. C’est un sujet politique qui doit être décidé par le peuple et ses élus. Par exemple, souhaite-t-on réellement qu’Elon Musk envoie tous ses satellites dans le ciel ? N’y a-t-il pas là une forme de déni de démocratie ?

Ensuite, pour faire durer les équipements plus longtemps, on peut faire du réemploi. Donner une seconde vie à un ordinateur de bureau en le reconditionnant permet de ne pas en fabriquer un nouveau tout de suite. C’est juste un décalage de quelques années en termes d’impact environnemental, mais c’est déjà ça. Et puis, bien sûr, il y a l’écoconception des services numériques, qui est un passage technique obligé pour pouvoir réduire significativement nos impacts environnementaux.

Comment faire évoluer nos services numériques vers plus de sobriété ?

Un service numérique implique un ensemble d’équipements matériels, qui vont exécuter différents logiciels, or de nombreuses fonctionnalités ne sont pas essentielles. On pourrait donc réfléchir à une conception plus sobre, en passant par exemple par l’ADSL plutôt que par la fibre, en supprimant des fonctionnalités peu utiles, en arrêtant de déclencher l’obsolescence prématurée des équipements ou en réfléchissant aux data centers où seront hébergées les parties serveur. Cela touche de nombreux métiers et invite à une réflexion poussée dès la conception.

Comment avez-vous appréhendé l’arrivée brutale de l’IA sous l’angle de la sobriété numérique ?

D’abord, on a été stupéfait par la vitesse à laquelle tout le monde s’est emparé de cet outil, mais aussi par les risques pris par les entreprises dans le déploiement de cette technologie. Si l’IA se substituait à d’autres usages numériques ou à d’autres technologies, elle pourrait être une solution pour plus de sobriété, mais malheureusement ce n’est pas le cas. Tout comme la transition énergétique s’avère être un empilement de ressources pour avoir toujours plus d’énergie, la transition vers un numérique responsable n’existe pas. On se contente d’empiler les technologies et l’IA augmente de façon importante et rapide les impacts associés au numérique. Cela pose déjà des problèmes, avec par exemple des pénuries de barrettes de mémoire vive, car elles sont réservées par les fabricants de serveurs IA.

Aujourd’hui, les entreprises utilisent l’IA à toutes les sauces et les utilisateurs sont même contraints à l’employer, ce qui augmente très significativement les impacts. L’enjeu dépasse le numérique, il est sociétal. Plutôt que de libérer du temps pour les gens et passer à des semaines de 32h, les entreprises s’emparent de l’IA comme outil de productivité, afin d’augmenter l’efficacité des salariés, mais sans réduire leur temps de travail. Donc logiquement, on augmente les impacts. Et même d’un point de vue civilisationnel, on sous-estime les effets, car on a véritablement besoin de l’esprit critique et moral des humains. Pourtant, beaucoup d’entreprises cherchent à remplacer des métiers et tâches par des IA. Avec Green IT, on a par exemple des clients qui pensent qu’il suffit de demander à ChatGPT de leur construire leur stratégie de sobriété numérique, sauf que la vision de ChatGPT est toujours très corporate et occidentalo-centrée. C’est dangereux d’un point de vue environnemental, sociétal mais aussi de la dépendance à un outil qu’on comprend peu.

Peut-on imaginer une utilisation de l’IA plus sobre ?

On est capable d’aller vers une IA plus frugale. En choisissant par exemple le bon type d’IA entre prédictive, générative et agentique, ou le bon modèle entre un large language model (LLM) ou un small language model (SLM). Entraîner ces modèles sur des données de qualité verticale métier permettrait aussi d’avoir une réponse pertinente directement sans avoir besoin de préciser plusieurs fois la question. Il y a aussi des façons plus efficaces d’écrire les prompts. 

D’un point de vue individuel, il s’agit de choisir l’IA à bon escient. Par exemple, générer des images ou vidéos pour s’amuser ou sans réel intérêt a de gros impacts. Au contraire, si on peut gagner des jours de travail à lire une étude sur son écran, il est possible qu’utiliser une IA puisse finalement réduire les impacts. Le problème c’est que pour choisir à bon escient, il faut comprendre le fonctionnement de l’IA. Je pense qu’à termes, on aura un éco-score, comme le nutri-score, qui sera d’une aide précieuse pour choisir des solutions plus adaptées et savoir quelle IA est plus ou moins impactante.

Mais même si on ne doit pas se priver totalement de cet outil qui reste intéressant, il n’empêche que si on se focalise uniquement sur l’IA frugale, on va passer à côté de la sobriété, car la sobriété demande moins d’IA. 

Comment faire pour inciter les professionnels à travailler de manière plus sobre ? Est-ce que cela passe par des politiques plus ambitieuses ?

Si on veut changer efficacement, c’est à tous les niveaux que cela se passe. À l’échelle individuelle, chacun doit prendre conscience des impacts de son activité afin de mieux penser son métier, sa manière de consommer et concevoir le numérique. Ensuite, les pouvoirs publics devraient déjà travailler sur une vision alternative du numérique. C’est à eux aussi de réfléchir à des lois plus contraignantes. Après dix ans de plaidoyers, on a réussi à obtenir en 2021 la loi REEN afin de réduire l’empreinte environnementale du numérique. Mais comme cette loi ne contraint pas, elle ne sert à rien. Soyons réalistes, on vit dans un monde qui s’est ultra-libéralisé et on n’a jamais autant rétropédalé sur les progrès environnementaux. On le voit en Europe avec la législation Omnibus, ou en France avec la loi de simplification de la vie économique.

Pourtant, il faudrait que les pouvoirs publics reflètent davantage l’opinion publique. Des dizaines de collectifs se battent localement contre l’implantation de data centers ou contre le plan IA de la France à 109 milliards d’euros. Le peuple français n’a pas forcément envie de dépenser son argent comme ça. Il y a un décalage entre la représentation politique et ce qu’attendent les citoyens sur les sujets du numérique et de l’environnement.

Avons-nous réellement une marge de manœuvre face à un marché du numérique dominé par d’énormes puissances états-uniennes ?

C’est tout le problème ! Même si on est contre le déploiement de l’IA par exemple, on ne peut pas résister face aux milliers de milliards de dollars déployés par les GAFAM. Ils sont en train de créer des dépendances là où il n’y avait même pas de demande à la base, par leur offre 100% gratuite. Pourtant, on peut et on doit légiférer. Mais cela demande du courage politique.

Que préconisez-vous ?

Déjà, il faudrait qu’au niveau européen, on arrête de vouloir copier les GAFAM. Un autre numérique est possible, plus robuste, centré sur nos besoins essentiels et qui préserve l’environnement. Rappelons que c’est nous, en France, qui avons commercialisé le premier micro-ordinateur personnel (Micral N) et le Minitel ! On est tout à fait capable de créer ce numérique alternatif, on n’a pas perdu cette ingéniosité en Europe. Je le répète, mais il va falloir un débat politique et démocratique pour savoir ce que l’on veut faire avec le numérique. Est-ce qu’on veut des voitures autonomes blindées d’IA, ou bien la possibilité d’être mieux soigné ? On est au moment de l’arbitrage.

Si je prends un exemple de slow-tech, d’un côté on a Google Health qui développe des équipements pour détecter certains cancers, et de l’autre le projet KDOG de l’Institut Curie qui utilise l’odorat des chiens pour détecter avec succès les cancers du sein ! L’idée n’est pas d’opposer les chiens de l’Institut de Curie, Google et les oncologues, mais au contraire de construire la meilleure solution possible pour l’humanité. Donc il faut redevenir ingénieux, en ayant en tête qu’un monde ultra technologique n’est pas viable sur le long terme.


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