Invisibles pour le grand public mais devenus indispensables à l’économie contemporaine, les data centers s’imposent aujourd’hui comme l’une des infrastructures critiques de la France numérique. Cloud, intelligence artificielle, services publics dématérialisés, e-commerce : derrière chaque usage se cache une armée de serveurs, gourmands en électricité et en ressources. Dans une étude prospective, l’Ademe alerte sur l’ampleur des enjeux énergétiques et climatiques liés à leur développement à l’horizon 2060.
Premier constat, la dynamique semble déjà enclenchée. En 2024, la France compte 352 centres de données actifs, consommant environ 10 TWh d’électricité par an, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’une grande métropole. Ce chiffrage, établi à partir d’un inventaire inédit, inclut les centres de colocation, les infrastructures privées et publiques, ainsi que le calcul haute performance. Mais il ne dit pas tout, car une part croissante des usages numériques des Français repose sur des centres de données situés à l’étranger, alourdissant une « consommation importée » souvent absente du débat public.
Selon le scénario tendanciel retenu par l’Ademe, qui prolonge les trajectoires actuelles sans inflexion majeure des politiques publiques, la consommation électrique des data centers pourrait être multipliée par 3,7 en France d’ici 2035. En intégrant les centres situés hors du territoire mais mobilisés pour les usages nationaux, la hausse atteindrait un facteur 4,4. À l’horizon 2050, la projection devient vertigineuse, puisque plus de 250 TWh par an seraient nécessaires pour répondre à la demande numérique française, en incluant les centres situés à l’étranger, ce qui représente près de la moitié de la production électrique actuelle du pays.
Des trajectoires alternatives pour infléchir la tendance
Face à ce constat, l’Ademe ne se contente pas d’un scénario noir. L’étude modélise quatre trajectoires alternatives, issues de son programme Transition(s) 2050. Le scénario « Génération frugale », le plus engagé dans la sobriété, explore une dénumérisation partielle des usages, une réorientation des modes de vie des Français, un développement de l’écoconception et la mise en place d’un moratoire sur la construction de nouveaux centres. Résultat : la consommation électrique des data centers baisserait progressivement après 2035, pour atteindre en 2050 un niveau inférieur de 42 % à celui de 2025 sur le territoire français, et de 73 % en intégrant les consommations importées.
Entre ces deux extrêmes, deux autres scénarios appelés « Coopérations territoriales » et « Technologies vertes » sont explorés. Le premier mise sur un encadrement territorial renforcé pour limiter les nouvelles implantations, avec une priorité donnée aux usages jugés bénéfiques pour la santé, l’environnement et la société. Le second repose sur l’innovation technologique pour réduire les émissions et cherche aussi à valoriser le mix électrique peu carboné français. Ces trajectoires permettent de contenir partiellement les émissions, sans toutefois enrayer la hausse des consommations.
Enfin, le scénario « Pari réparateur » mise lui aussi sur l’innovation technologique, mais contrairement au précédent, il envisage une répartition des infrastructures à l’échelle européenne et non nationale, et prévoit une dilution relative des nouvelles implantations sur le sol français. Dans ce cas, cette hypothèse conduirait à une explosion des besoins énergétiques, avec plus de 300 TWh consommés en 2060 pour les usages français, majoritairement hors du territoire national.
Derrière ces trajectoires contrastées, l’enjeu climatique s’impose comme un fil conducteur. Le rapport montre que, sans inflexion majeure, le développement des centres de données entraînerait une hausse rapide et durable des émissions de gaz à effet de serre. Dans le scénario tendanciel, celles-ci passeraient de 7,3 Mt de CO₂e en 2024 à plus de 55 Mt en 2050, une trajectoire incompatible avec les engagements climatiques de la France. Même les gains d’efficacité énergétique et la récupération de chaleur fatale, pourtant prometteurs, ne suffiraient pas à compenser une croissance non maîtrisée des usages. La question n’est plus de savoir si ces infrastructures doivent se développer, mais selon quelles priorités collectives.
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