En ce moment

L’éclipse solaire totale au-delà du phénomène spectaculaire

Posté le 12 août 2026
par Simon Semaan
dans Innovations sectorielles

Ce 12 août 2026, une éclipse solaire totale marque le ciel de l’Europe. La totalité est visible notamment depuis le Groenland, l’Islande et l’Espagne, ainsi que le nord de la Russie et une petite région du Portugal. Événement exceptionnel pour le grand public, elle constitue également une occasion unique pour les scientifiques. Alors que plusieurs missions spatiales effectuent des observations régulières du Soleil, quelques minutes d'occultation naturelle offrent encore des conditions d'observation particulièrement favorables à l’étude de la couronne solaire.

Les éclipses solaires fascinent l’humanité depuis des millénaires. Les différentes civilisations les ont scrutées et consignées, cherchant à les comprendre et à en prévoir la récurrence. Des pétroglyphes découverts dans le monument mégalithique irlandais de Loughcrew, et datant de l’an 3340 av. n. è., pourraient en constituer la plus ancienne trace connue. L’observation de ces phénomènes célestes a conduit à plusieurs avancées scientifiques majeures au fil des siècles. Aujourd’hui, elle permet surtout d’analyser les caractéristiques de la couronne solaire – invisible à l’œil nu en temps normal – dans le but de comprendre les mécanismes qui gouvernent le champ magnétique du Soleil et l’origine du vent solaire.

Des propriétés physiques intrigantes

La couronne représente l’atmosphère externe du Soleil. Elle succède à la photosphère et la chromosphère et s’étend sur plusieurs millions de kilomètres dans l’espace. Bien qu’elle soit beaucoup moins dense que la photosphère, elle atteint des températures de l’ordre du million de kelvins, soit quelques centaines de fois supérieures à celles de la couche visible du Soleil – le chauffage coronal demeurant l’une des grandes questions ouvertes de la physique solaire.

Par ailleurs, la couronne est essentiellement structurée par le champ magnétique solaire, dont les lignes de force dessinent des boucles coronales, des jets de plasma, des protubérances, et des trous coronaux d’où s’échappe le vent solaire rapide. L’étude de cette structure est essentielle pour comprendre les tempêtes solaires susceptibles d’affecter les satellites, les réseaux électriques ou les systèmes GNSS[1].

Une occultation naturelle avantageuse

La principale difficulté de l’observation de la couronne réside dans l’extrême contraste de luminosité entre celle-ci et la photosphère, environ un million de fois plus brillante. Même les coronographes modernes, qui utilisent un masque opaque interne pour occulter artificiellement le disque solaire, restent limités par les phénomènes de diffraction et la lumière parasite générée par leurs systèmes optiques.

Lors d’une éclipse totale, la Lune agit comme un occulteur naturel particulièrement efficace. Cette configuration réduit fortement la lumière parasite et permet d’observer assez nettement les structures les plus proches du limbe solaire. Elle joue également un rôle important dans l’étude de la polarisation de la lumière coronale, ce qui fournit des informations importantes sur certaines propriétés du plasma.


Couronne solaire observée depuis Madras, Oregon, lors de l’éclipse solaire totale du 21 août 2017 (crédits : NASA/Aubrey Gemignani)

Cette configuration naturelle a effectivement inspiré les ingénieurs aérospatiaux : la mission européenne « Proba-3 » reproduit artificiellement les conditions d’une éclipse solaire grâce à deux satellites volant en formation à environ 150 mètres l’un de l’autre. Une fois alignés avec le Soleil, le premier d’entre eux masque le disque solaire tandis que le second observe la couronne, formant ainsi un coronographe à occulteur externe. Dans ce contexte, l’éclipse naturelle constitue en quelque sorte le modèle optique que les ingénieurs cherchent à reproduire dans l’espace.

Des campagnes instrumentales à la pointe

Les observations réalisées pendant une éclipse solaire ne se limitent plus à de simples photographies. Elles mobilisent des télescopes de haute résolution, des spectrographes capables d’analyser la composition et la température du plasma, ainsi que des polarimètres permettant d’estimer la densité électronique de la couronne à partir de la lumière polarisée. Elles utilisent également des caméras à haute dynamique pour acquérir des séries d’images avec des temps de pose variables, allant de quelques microsecondes à plusieurs secondes. Ces acquisitions sont ensuite fusionnées grâce à des traitements numériques sophistiqués afin de créer une seule image HDR[2] révélant simultanément les structures les plus lumineuses et les moins lumineuses de la couronne.

Les éclipses constituent de même un banc d’essai privilégié pour qualifier de nouveaux détecteurs, tester de nouvelles chaînes de traitement d’image et valider des prototypes destinés à de futures missions spatiales. L’un des exemples les plus pertinents est le test qui sera réalisé lors de l’éclipse du 12 août 2026 en Espagne, dans l’observatoire astrophysique de Javalambre, sur un nouveau modèle de spectromètre appelé Circular Slit Spectrometer (CISS). Cette instrumentation fait des campagnes d’éclipse de véritables plateformes d’essai technologiques.

Une complémentarité indispensable avec les missions spatiales

Les observations terrestres réalisées lors d’une éclipse solaire totale ne concurrencent pas les observations spatiales ; elles les complètent. En fait, les campagnes instrumentales menées à cette occasion permettent d’étudier en détail la couronne interne, en particulier la région située entre 1,1 et 3 rayons solaires. En parallèle, plusieurs missions spatiales évoluent à proximité du Soleil afin de mesurer, sur de longues périodes, les propriétés du plasma, des particules énergétiques et du champ magnétique. C’est notamment le cas de Parker Solar Probe qui pénètre dans la couronne solaire et s’approche jusqu’à environ 6,2 millions de kilomètres de la surface de l’astre, et de Solar Orbiter qui combine mesures in situ et télédétection pour mieux comprendre les interactions entre le Soleil et l’héliosphère. La combinaison de ces différents jeux de données contribue à améliorer les modèles numériques décrivant la dynamique de la couronne et la formation du vent solaire.

L’éclipse solaire totale s’avère un véritable laboratoire naturel de la physique solaire où les chercheurs mènent des observations terrestres précises pour compléter les données satellitaires. Cette approche multi-instrumentale, appuyée par des traitements numériques avancés, contribue à mieux caractériser les phénomènes solaires tels que les éruptions, les éjections de masse coronale et le vent solaire, susceptibles de perturber l’environnement spatial et affecter les infrastructures technologiques. Le 12 août 2026, les amateurs d’astronomie pourront quant à eux profiter pleinement de ce spectacle céleste – pourvu que toutes les précautions nécessaires soient respectées.

[1]GNSS : Global Navigation Satellite System. C’est une technologie de géolocalisation et de synchronisation par satellite qui couvre la planète entière.

[2]HDR : High Dynamic Range. C’est une technologie d’affichage qui permet de restituer un écart de luminosité plus important que l’ordinaire entre les zones les plus lumineuses et les zones les plus sombres d’une image, pour un rendu plus proche de la perception réelle de l’œil humain.


Pour aller plus loin