Décryptage

Quand circularité rime avec souveraineté : le cas des métaux critiques

Posté le 31 août 2026
par Pierre Thouverez
dans Entreprises et marchés

Chaque année, l'industrie aéronautique française génère un gisement de métaux stratégiques qui, faute de filière locale, part à l’étranger avant de revenir, parfois, équiper les mêmes moteurs qu’avant leur recyclage.

Une situation économiquement rentable mais écologiquement ubuesque, qui doit évoluer, notamment à travers la mise en place de projets comme celui mené par KBM Recycling.

Installée en Haute-Vienne, la PME KBM Recycling veut inverser ce flux. Avec le soutien de l’ADEME, elle a investi 4,9 millions d’euros pour transformer les chutes et copeaux de superalliages en matière première réutilisable par les fonderies françaises. Un projet modeste par la taille, mais qui doit être vu comme la première pierre d’un projet vital au niveau industriel et fondamental en termes de souveraineté, à savoir la capacité tricolore à être autonome sur les productions incluant l’usage de ces matériaux.

Cette capacité de transformation est aujourd’hui un maillon manquant de la chaîne de valeur. En Europe, plus de 80 % des métaux critiques utilisés par l’aéronautique sont importés d’Amérique du Nord, d’Afrique ou d’Asie. La France, qui ne dispose pas de gisement propre, dépend ainsi entièrement des approvisionnements extérieurs. Et n’a pas, jusque récemment, mis en place de projets d’envergure afin de disposer d’une capacité de recyclage suffisante pour fermer la boucle de production.

C’est ce manquement que KBM Recycling veut combler : trier, broyer, laver et calibrer les déchets de superalliages de nickel, de cobalt ou de titane, pour les renvoyer vers des fonderies, à 80 % françaises. Le site doit passer de 300 à 1 500 tonnes traitées par an d’ici trois ans, avec des dispositifs de collecte installés directement chez des clients comme Safran, dès la sortie machine, pour éviter toute contamination des alliages. Le bénéfice environnemental est très clair, puisque le recyclage réduit de 95 % l’énergie nécessaire par rapport à une production primaire.

L’ambition de KBM Recycling n’est aujourd’hui plus la seule à vouloir combler ce manquement en matière de recyclage. Ainsi, depuis 2018, Eramet exploite à Saint-Georges-de-Mons EcoTitanium, la première usine européenne de recyclage de titane de qualité aéronautique, adossée à un four à plasma géant, pour un investissement de 48 M€.

L’IRT M2P poursuit en parallèle les projets RecyTiAl et TiARe, avec Safran, Aubert & Duval et l’Institut Jean Lamour, pour fiabiliser le procédé de refusion PAM-CHR.

Plus récemment, Sovamep a construit près de Toulouse une usine, pour plus de 10 millions d’euros, afin de trier et dégraisser les chutes de titane.

Enfin, Aérométal, de son côté, opère déjà sur le nickel, le molybdène et le cobalt.

Ainsi, KBM se positionne sur un segment encore peu couvert pour le moment – à savoir la préparation en amont des copeaux avant refusion – plutôt qu’en concurrence frontale avec les acteurs ci-dessus, plus anciens et surtout plus capitalistiques.

Aujourd’hui, le projet de KBM reste de taille modeste : 1 500 tonnes sont envisagées, pour un gisement national estimé à plusieurs dizaines de milliers de tonnes d’aluminium et quelques milliers de tonnes de titane. La dépendance du projet à un soutien public – 1,74 M€ sur 4,9 M€, soit 35 % – illustre la fragilité économique d’une entreprise de taille modeste comme KBM, face à des géants comme Eramet par exemple.

La qualification aéronautique des alliages recyclés reste encore un verrou technique majeur : toute contamination croisée disqualifie un lot entier, ce qui explique la lenteur de la montée en puissance du projet porté par KBM. Enfin, la circularité reste à l’heure actuelle locale – dans un rayon de 400 km – et sectorielle : rien ne garantit que ce modèle soit transposable à d’autres métaux critiques, dont les procédés de séparation sont bien plus complexes.

Ainsi, si techniquement, le pari de KBM Recycling paraît réaliste, car s’appuyant sur un savoir-faire déjà éprouvé industriellement parlant. Mais son impact restera d’abord symbolique et localisé tant que les volumes traités ne changeront pas d’échelle. La vraie portée du projet porté par KBM est de constituer, brique par brique, un maillage territorial de PME complémentaires aux grands groupes. Une condition nécessaire, mais non suffisante, à une souveraineté réelle sur les matériaux critiques étendue.


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