Décryptage

Le grand carénage d’EDF coûterait le double

Posté le 10 février 2016
par La rédaction
dans Énergie

Nouveau pavé dans la mare jeté par la Cour des Comptes. Elle estime que le coût des travaux de modernisation des centrales nucléaire françaises s’élèverait à 100 milliards d’euros, au lieu des 55 mds € annoncés par EDF. Les experts-comptables de l’institution relancent ainsi le débat sur la filière qui affronte également une véritable pénurie de compétences.

Grand carénage

Le projet de grand carénage lancé par EDF répond à deux problématiques distinctes. La première est liée à la volonté de l’électricien de poursuivre l’exploitation de ses réacteurs au-delà de 40 ans, la durée techniquement prévue. Pour cela, il doit soumettre ses installations à d’importants travaux de modernisation et de remplacement de matériels lourds (générateurs de vapeur, alternateurs, transformateurs, etc). Si l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) valide les plans d’EDF, alors ce dernier recevra, au cas par cas pour chaque réacteur, des autorisations d’exploitation décennales. La deuxième raison de ce grand carénage est le retour d’expérience de la catastrophe de Fukushima (2011). La doctrine nucléaire française préconise de tirer profit des accidents rencontrés par cette industrie pour élever continuellement les standards de sûreté. Mais tout cela a un prix. La réalisation du programme de maintenance du parc nucléaire d’EDF atteindra les 100 milliards € entre 2014 et 2030, soit 1,7 md € en moyenne par réacteur, selon la Cour des Comptes. Un quart de l’enveloppe concerne des dépenses d’exploitation (25 mds €) et les trois autres quarts, des dépenses d’investissement (75 mds €). On est loin des 55 mds € évalués par EDF, pour une période certes plus courte (jusqu’en 2025).

Manque d’anticipation

Pour l’institution rue Cambon, EDF fait face à des incertitudes de taille qui pourraient considérablement alourdir le devis initial. La première d’entre elle est « la capacité du tissu industriel à répondre aux besoins » du groupe dirigé par Jean-Bernard Lévy. En effet, les arrêts de réacteur pour raison de maintenance, sont généralement réalisés sur 8 mois, entre mars et octobre, période pendant laquelle la demande électrique est la moins forte. « Cette saisonnalité nécessite, dans des délais courts, un apport très important de main d’œuvre qualifiée. Ainsi, une visite décennale d’un réacteur, nécessite l’intervention de plus de 1 500 salariés dans les différents métiers », indique la Cour des Comptes dans son rapport. Cela suppose que les sous-traitants d’EDF doivent pouvoir tenir de fortes cadences plusieurs années de suites. La Cour semble en douter. D’autant que toutes les opérations ne peuvent pas être externalisées. « EDF doit donc s’assurer de conserver des compétences lui permettant d’exercer sa responsabilité de maître d’ouvrage (rédaction des cahiers des charges, définition et mise en oeuvre des programmes de surveillance) », écrit-elle.

Selon les estimations, la filière nucléaire devrait nécessiter 110 000 recrutements d’ici 2020 dans les emplois directs et indirects. Une opportunité bienvenue en période de chômage massif. Mais alors que les départs à la retraite se multiplient chez EDF, cette dernière éprouve les pires difficultés pour recruter du personnel qualifié. C’est notamment le cas dans les métiers de tuyauterie-soudage ou de robinetterie. Par ailleurs, les capacités des dispositifs de formation sont très nettement sous-dimensionnées pour faire face à l’enjeu du renouvellement des compétences qu’affronte l’entreprise.

Production

Cette problématique des compétences est centrale pour EDF car chaque réacteur à l’arrêt représente un manque à gagner considérable. Une baisse du niveau général des compétences risque donc d’allonger les délais et de réduire le taux de disponibilité des réacteurs, l’un des indicateurs fondamentaux de l’entreprise. Il se situait en 2014 à 81%, soit mieux que l’année précédente, mais moins qu’en 2006 (84%). En 2013, la perte de production due à la prolongation des arrêts de tranches a pu être estimée à près de 800 millions d’euros.

Cette question de la production « effective » des réacteurs tient une place de choix dans l’analyse de la Cour. Elle estime ainsi que le dépassement, même significatif, du devis du grand carénage aura moins d’impact qu’une baisse équivalente de la production. Elle fait le calcul suivant : « Dans une vision pessimiste, l’hypothèse d’une augmentation de 50% des investissements porterait le coût de production à 65 €/MWh, soit moins de 5 % de hausse. À titre de comparaison, à parc constant, une baisse de 50 % de la production moyenne entraînerait un doublement du coût de production (125 €/MWh) ». C’est pourquoi le coût de production de l’électricité d’origine nucléaire est plus sensible au volume d’électricité produite qu’au montant des investissements de maintenance. Le projet industriel de maintenance qu’EDF a défini est conçu pour permettre d’éviter toute baisse de production du parc nucléaire actuellement en service.

Incertitudes

Enfin, la Cour des Comptes balayent d’autres facteurs d’incertitudes qui pourraient menacer un peu plus la santé financière de l’électricien français. Comme tout projet industriel, le programme de maintenance est soumis à des incertitudes liées au temps long (inflation, cours des matières premières, etc). Les évaluations actuelles des coûts futurs d’investissements intègrent un niveau important de marges pour aléas et incertitudes. Elles représentent 13,30 mds € entre 2014 et 2030 mais leur proportion, par rapport au coût total du projet, augmente de façon significative à compter de 2020, passant d’environ 15 % en 2014 à 24 % en 2030.

La Cour s’interroge également sur l’impact de l’objectif de réduction de la part du nucléaire à 50%, inscrite dans la loi de transition énergétique. Elle estime que cela pourrait se traduire par la fermeture de 17 à 20 réacteurs, ce qui modifierait considérablement la donne pour EDF. La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), dont l’adoption est prévue en avril ou mai prochain, devrait permettre à Jean-Bernard Lévy d’arrêter le volet « maintenance » de son plan stratégique.

Par Romain Chicheportiche


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