L’avis rendu en mars 2026 par le Haut Conseil pour le climat, organisme indépendant chargé d’évaluer l’action publique en matière de climat, ne remet pas en cause la nécessité d’adopter rapidement la troisième Stratégie nationale bas-carbone, ou SNBC 3, mais il en interroge la solidité concrète. L’instance salue les avancées du projet, juge son adoption rapide indispensable et estime que le texte rehausse les objectifs de réduction des émissions brutes par rapport à la SNBC 2.
Le gouvernement présente lui aussi la SNBC 3 comme le cadre de référence appelé à être adopté après consultation des instances et du public.
L’enjeu central réside dans le décalage entre les objectifs affichés par la SNBC 3 et la baisse effectivement observée des émissions. Le Haut Conseil pour le climat souligne que la crédibilité de l’accélération se pose après deux années de faible baisse, alors que le deuxième budget carbone a été atteint en partie grâce à des effets conjoncturels. Les dernières estimations publiées début avril 2026 montrent que les émissions françaises de gaz à effet de serre auraient reculé de 1,5 % en 2025, à 363,7 millions de tonnes équivalent CO2, après de plus fortes baisses en 2022 et 2023. Or, pour tenir la trajectoire de la SNBC 3, le rythme devrait atteindre environ 5 % par an d’ici 2030, quand le Haut Conseil précise qu’il faut environ 4,5 % par an entre 2025 et 2028 pour respecter le prochain budget carbone.
Cette tension est au cœur de la mise en perspective avec les engagements français et européens. Le Haut Conseil rappelle que la cible 2030 du projet est alignée sur le paquet européen dit Fit for 55 et que, pour la France, l’objectif de la SNBC 3 est bien une baisse de 50 % des émissions brutes en 2030. Le ministère indique de son côté que le projet publié en décembre 2025 doit précisément sécuriser l’atteinte des objectifs climatiques à horizon 2030. En d’autres termes, la stratégie française n’est pas jugée insuffisamment ambitieuse dans ses cibles, mais insuffisamment robuste dans ses modalités de mise en œuvre.
La sortie des énergies fossiles reste le test principal
L’avis met notamment en lumière l’absence d’un calendrier sectoriel suffisamment précis pour organiser la sortie du pétrole, du gaz et du charbon dans les transports, le bâtiment et l’industrie. Cette observation correspond à l’une des principales recommandations formulées par le Haut Conseil pour le climat. Parmi ses demandes, ce dernier appelle clairement à « expliciter une feuille de route précise de sortie des énergies fossiles » avec des modalités par secteur, en cohérence avec la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).
Ce point est décisif parce que la dépendance aux énergies fossiles ne relève pas seulement du climat. Le Haut Conseil souligne en effet que la SNBC 3 est aussi un instrument de souveraineté destiné à limiter les importations d’énergies fossiles, ainsi qu’à réduire l’exposition de la France aux conflits et chocs géopolitiques qui y sont liés. Le ministère chiffre à 60 milliards d’euros par an le poids des importations d’énergies fossiles, en rappelant qu’elles affaiblissent l’économie et exposent ménages et entreprises à la volatilité des prix. Le rapprochement entre transition climatique, souveraineté énergétique et planification opérationnelle est ici central. Dans cette perspective, la crédibilité de la stratégie dépend directement du rythme réel de sortie des énergies fossiles.
Une stratégie plus complète, mais encore vulnérable sur ses leviers
L’avis du Haut Conseil ne se limite pourtant pas à la critique. Il reconnaît plusieurs avancées importantes, parmi lesquelles le fait que la modélisation de la trajectoire française de réduction des émissions soit désormais prolongée jusqu’en 2050, la meilleure prise en compte de l’adaptation, l’intégration d’incertitudes sur les puits de carbone et surtout l’apparition d’un objectif indicatif sur l’empreinte carbone. La France devient ainsi le premier État à se fixer un objectif sur l’empreinte carbone. Le Haut Conseil rappelle à ce sujet, que pour 2024, cette empreinte est estimée à 644 millions de tonnes équivalent CO2, contre 369 millions de tonnes pour les seules émissions territoriales. Cela replace la stratégie française dans un cadre plus conforme à la réalité d’une économie importatrice, où une partie des émissions est produite hors du territoire national.
Mais cette architecture plus complète reste fragilisée par des points de faiblesse bien identifiés. Le Haut Conseil juge que la sobriété pourrait être mieux mobilisée, car la stratégie reste trop centrée sur les gestes individuels et pas assez sur des politiques structurelles d’aménagement, d’infrastructures et de réduction de la demande. Il souligne aussi l’effet majeur de l’instabilité des dispositifs de soutien sur la mise en œuvre. À cela s’ajoute la question des puits de carbone, dont la contribution future demeure incertaine. Le scénario central de la SNBC 3 vise un puits de carbone de 25 millions de tonnes en 2030 pour le secteur de l’utilisation des terres, du changement d’affectation des terres et de la foresterie, mais le Haut Conseil rappelle que ces projections doivent être maniées avec prudence.
Au total, l’avis sur la SNBC 3 dessine une conclusion claire. La France dispose désormais d’un cadre plus ambitieux, plus cohérent avec ses engagements climatiques et mieux articulé avec l’échelle européenne. Mais le Haut Conseil pour le climat estime que seule une mise en œuvre rapide, financée, stable et sectoriellement planifiée permettra de transformer cette ambition en trajectoire crédible. Tant que la sortie des énergies fossiles restera davantage annoncée que programmée, la stratégie française restera jugée conforme dans ses objectifs, mais encore incomplète dans sa capacité à les tenir.
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