Interview

« Les concepts de mobilités doivent s’adapter au contexte de chaque ville »

Posté le 27 octobre 2020
par Pierre Thouverez
dans Innovations sectorielles

Les véhicules autonomes sont développés pour rendre la mobilité plus « intelligente ». Mais cela sera possible à condition de mettre en place les infrastructures nécessaires pour faire fonctionner ces nouveaux écosystèmes de mobilité.

La notion de mobilité intelligente consiste à rendre les transports plus efficaces via notamment les atouts du numérique et de la connectivité. Les systèmes de transports intelligents sont amenés à communiquer entre eux, avec des tiers, pour désengorger le trafic, et être présent là où est la demande.

Fawzi Nashashibi est responsable d’équipe-projet à l’INRIA. A ce titre il est l’un des auteurs d’un livre blanc publié par l’INRIA et intitulé « véhicules autonomes et connectés ». Pour Techniques de l’Ingénieur il revient sur le développement des systèmes de transports intelligents, et sur tout ce qu’il faudra mettre en place autour de ces systèmes pour développer une mobilité plus intelligente.

Il nous explique également les impacts sociaux, technologiques et culturels de ces changements en cours.

Techniques de l’Ingénieur : qu’est-ce qui nous sépare du véhicule ayant un degré d’autonomie égal à 5, c’est-à-dire totalement autonome ?

Fawzi Nashashibi : Nous en sommes encore très loin. Aujourd’hui, tous les systèmes existants qui circulent comme les véhicules développés par Tesla par exemple, sont au mieux au niveau 2+ ou 3 d’autonomie. Nous n’avons toujours pas atteint le niveau 4, et encore moins le niveau 5, synonyme d’autonomie complète.
Le niveau 5 est traité de deux points de vue : celui de la mobilité collective, à laquelle nous avons beaucoup contribué à l’INRIA à travers le projet européen CityMobil, en 2011, avec la mise en place dans la ville de La Rochelle de navettes autonomes en environnement partagé.
La seconde facette du degré 5 d’autonomie, c’est le taxi autonome, pour le transport privé de personnes.
Il ne faut pas oublier également le transport autonome de marchandises et le fret en général, sur lequel les industriels travaillent beaucoup.

L’augmentation d’autonomie des véhicules doit se faire en cohérence avec l’évolution des infrastructures pour aboutir à une mobilité plus intelligente. Comment faire ?

Le véhicule autonome peut se voir comme un simple véhicule, mais ce n’est pas seulement ça. Les véhicules autonomes font partie d’un véritable écosystème de mobilité. C’est un maillon de la chaine de transport.
Quand vous allez déployer une navette autonome, vous devez d’abord le faire pour répondre à un besoin. Mais tant que l’infrastructure ne sera pas adaptée dans les villes, on ne gagnera pas grand chose en termes de temps de trajet et donc de mobilité. Le seul critère où on pourra progresser, c’est la sécurité. C’est pour cela qu’il faut absolument que les progrès réalisés en terme d’autonomie sur les véhicules soient accompagnés par une adaptation, en même temps, des infrastructures qui permettront le déploiement de ces transports intelligents.
Un gros défi est aussi celui des données générées par les véhicules autonomes. Si nous faisions circuler les véhicules autonomes, ce sont des téras et des térasoctets d’informations qui vont être échangés continuellement.
Au niveau du véhicule, il faut des architectures de traitement de données très évoluées. Et des capacités de stockage très élevées. Pour une petite flotte de véhicules autonomes par exemple on aura besoin de zettaoctets (10 puissance 21 octets). Il va falloir stocker ces données dans des datacenters hyper-connectés, probablement dans plusieurs endroits pour assurer la sécurité des données…
Ensuite il faudra les rendre disponibles pour ceux qui en ont besoin : le chercheur qui va les utiliser pour améliorer le système, l’assureur qui les analysera pour générer ses stratégies d’assurance…

Quels sont les autres impacts que préfigure l’évolution vers cette nouvelle mobilité ?

Il y aura à mon avis un impact sur l’emploi. L’autonomisation des véhicules va créer beaucoup d’emplois en lien avec les données, les opérateurs… plus qu’elle n’en détruira, selon moi.
Il y aura bien sûr également un coût énergétique avec la mise en place de nombreux datacenters pour gérer les données, sans parler du coût énergétique embarqué dans le véhicule.
Ce qu’il faut voir en termes de mobilité, c’est que les véhicules autonomes auront leur place dans ce qu’on appelle la ville intelligente. A ce titre, et comme je l’ai dit tout à l’heure, il est important que leur développement soit fait en cohérence avec celui des smart cities.
Enfin, il ne faut pas oublier le contexte culturel. L’acceptabilité de ces véhicules ne sera pas la même partout. Au cas par cas, il faudra donc se demander : où faut-il les déployer ? Dans quels pays ? Pour quels besoins ? Pour quelles catégories de population ?
Culturellement, il y a certains pays où il n’est pas certain que ce soit accepté car les gens veulent avoir leur propre voiture.
Ce qui est très probable, c’est que l’assistance à la conduite va se répandre un peu partout, avec des systèmes de plus en plus évolués. C’est déjà le cas avec l’assistance au freinage, les détecteurs de changement de voie, le détecteur de somnolence…

Où en est-on en termes de responsabilités ?

Lorsque vous êtes en mode 4, il y a effectivement une problématique de responsabilité : quand est-ce le véhicule doit prendre la main sur la conduite ? Quand est-ce qu’il doit la laisser au conducteur ? Qui doit décider ? Imaginez que le véhicule gère la conduite et décide soudainement de redonner la main au conducteur parce qu’il se trouve face à une situation qu’il ne sait pas gérer. Si le conducteur est en train de faire autre chose, ne réagit pas assez vite et qu’à cette occasion il y a un accident, qui en est responsable ? Ces questions de responsabilité sont de véritables casse-têtes, auxquels il faudra trouver des réponses.
Même si on considère que le véhicule est totalement autonome, il faut qu’il y ait la possibilité pour le conducteur de reprendre la main. Je parle là des véhicules autonomes, puisque dans le cas des navettes collectives, la configuration du véhicule est différente. La plupart du temps il n’y a d’ailleurs pas la possibilité pour qui que ce soit d’interférer avec le système de conduite autonome pour partager la conduite.
Aujourd’hui, nous sommes encore loin de la résolution de ces problèmes. C’est pour cela qu’il n’est pas possible de se projeter sur le moment où les véhicules totalement autonomes seront prêts.

Comment résoudre ces problèmes de prises de décision ?

On a peine à imaginer la complexité des situations à gérer au vu des comportements qu’on peut observer sur les routes. Si on peut présumer que le véhicule autonome aura une capacité de réactivité, pour le freinage par exemple, supérieure à un conducteur humain, le problème reste la prise de décision. Je vais vous donner un exemple : je circulais il y a peu dans Paris, et je me suis retrouvé bloqué à un feu par un camion, qui stationnait à hauteur du feu, sur le bord de la route. Résultat, il était impossible de voir la couleur du feu. J’ai décidé de franchir la ligne continue pour être à la hauteur du feu et voir s’il était rouge ou vert. Je prenais le risque de bloquer les voitures arrivant en sens inverse, mais je n’avais pas d’autre choix à ce moment-là. Qu’aurait fait un véhicule autonome à ma place ? Je ne sais pas, mais très probablement il se serait arrêté un moment, ne sachant pas quoi faire. Il n’aurait certainement pas de lui-même décidé de franchir une ligne continue, n’étant pas paramétré pour cela.

En attendant l’avènement du véhicule totalement autonome, l’évolution vers une mobilité intelligente passera-t-elle par des moyens de transports collectifs autonomes ?

Oui c’est certain. Cela fait longtemps que nous disons cela à l’INRIA. L’idée serait de commencer à mettre en place des systèmes de transports collectifs fortement automatisés dans un premier temps, avant de les autonomiser totalement. Cela dit, il faut absolument, si l’on veut opérer comme cela, développer les infrastructures nécessaires au fonctionnement des véhicules autonomes en parallèle et gérer les aspects humains (formation, reconversion…).
Prenons l’exemple des voies de bus. A Paris par exemple, les voies de bus sont bien délimitées, la plupart du temps, des autres voies empruntées par les usagers. Pourtant il y a beaucoup de situations qui peuvent se produire et qui rendent très compliquée la prise de décision : un piéton qui traverse la chaussée, un camion de livraison garé sur la voie de bus… le bus peut même être contraint de sortir de sa voie réservée pour poursuivre sa route. Si un bus autonome se retrouve devant un camion stationné sur sa voie, il va s’arrêter, tout simplement. Il faut donc dans un premier temps pouvoir partager la conduite pour gérer ces situations, et aussi isoler ces voies du reste de la circulation, pour rendre possible à terme une autonomie complète.
Le véhicule autonome fait partie de tout un écosystème, qu’on peut regrouper sous le terme de smart city. Quand on bâtit une ville intelligente nouvelle comme nous en voyons des exemples en Chine ou en Corée, en partant de rien, c’est parfait : on construit l’infrastructure adéquate à la mise en circulation de véhicules autonomes. Mais, et cela est le cas pour l’immense majorité des villes, quand on veut développer ces projets à partir d’infrastructures déjà existantes, c’est très compliqué.

La mobilité intelligente doit donc s’adapter à chaque contexte ?

Les concepts de mobilités doivent s’adapter au contexte de chaque ville, oui. Les problématiques de transport sont différentes dans chaque centre urbain, et donc les systèmes de mobilités mis en place doivent être adaptés et pensés selon ces contextes particuliers, pour répondre à des besoins.
La mobilité intelligente, c’est tout un système de mobilités. Cela ne consiste pas uniquement à produire un véhicule autonome. Il s’agit aussi de mettre en place un réseau efficace, qui s’appuie peut-être sur des véhicules autonomes, mais qui est surtout un système de routage intelligent, un système qui prend en compte les besoins géolocalisés des citoyens… savoir où on va s’appuyer sur des navettes, sur des bus, sur des véhicules individuels, des robots taxis.
Une supervision et une bonne distribution de ces systèmes-là et de leurs interactions permettront déjà d’offrir des services de mobilité beaucoup plus performants.

Comment un système de mobilité intelligente comme le covoiturage pourrait-il évoluer dans ce contexte ?

Le covoiturage est un système de mobilité très pertinent, on peut dans le futur imaginer de l’autopartage plus évolué, avec des systèmes de mobilité partagée autonomes.
En fonction de la culture de chaque pays bien évidemment. Dans certains pays où la voiture est considérée quasiment de manière affective, cela se mettra en place différemment. Comme déjà dit, les différents usages des systèmes de transport intelligent dépendront beaucoup des écosystèmes locaux et des cultures locales préexistantes en termes de transport.

Propos recueillis par Pierre Thouverez


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