L’enjeu dépasse désormais la seule question climatique. Derrière les débats sur les émissions du transport maritime se joue aussi un affrontement économique et diplomatique entre grandes puissances commerciales.
L’Organisation maritime internationale (OMI), agence spécialisée des Nations unies chargée de la navigation maritime, tente depuis plusieurs années de construire un cadre mondial pour réduire les émissions du secteur. En 2023, les États membres ont adopté une stratégie visant une neutralité carbone du transport maritime « autour de 2050 », avec des objectifs intermédiaires pour 2030 et 2040.
Le projet actuellement débattu repose sur deux piliers. Le premier prévoit une réduction progressive de l’intensité carbone des carburants maritimes. Le second introduit un mécanisme économique de tarification des émissions afin d’inciter les armateurs à utiliser des carburants moins polluants.
L’Union européenne soutient activement ce dispositif mondial. Bruxelles considère qu’un accord international permettrait d’éviter une multiplication des réglementations régionales et de créer des règles communes pour les compagnies maritimes. Plusieurs États européens ont également laissé entendre qu’un compromis mondial pourrait conduire à une adaptation du système européen de taxation carbone appliqué au maritime.
Mais les négociations se heurtent à une opposition de plus en plus forte des États-Unis. Washington estime que le futur mécanisme reviendrait à instaurer une forme de taxe carbone mondiale pénalisant les échanges commerciaux et augmentant les coûts du transport maritime international. Les autorités américaines ont dénoncé une mesure jugée « manifestement injuste » et potentiellement dommageable pour leur économie.
La position américaine s’est durcie ces derniers mois. Les États-Unis ont quitté certaines discussions relatives au mécanisme carbone maritime et ont adressé des messages diplomatiques à plusieurs pays membres de l’OMI pour les inciter à rejeter le projet. Washington a même évoqué d’éventuelles mesures de rétorsion économiques contre les États soutenant le dispositif.
Une fracture entre blocs économiques et pays producteurs d’hydrocarbures
L’opposition américaine rejoint celle de plusieurs pays producteurs de pétrole et de gaz, notamment l’Arabie saoudite et la Russie. Ces États redoutent qu’une tarification mondiale du carbone accélère la transition énergétique dans le transport maritime et réduise la demande mondiale d’hydrocarbures.
À l’inverse, l’Union européenne, et plusieurs États insulaires vulnérables au changement climatique ainsi qu’une partie des grands pays maritimes soutiennent un mécanisme mondial. Le Brésil, la Chine, le Japon ou encore le Canada ont participé au compromis adopté au printemps 2025 à Londres.
Le texte approuvé en avril 2025 constituait une première historique puisqu’il instaurait, pour la première fois au sein d’une agence des Nations unies, un système mondial de tarification du carbone. Toutefois, le compromis final a été jugé insuffisant par plusieurs ONG environnementales et certains États insulaires du Pacifique. Ces derniers réclamaient une taxe carbone plus ambitieuse et des financements plus importants pour les pays vulnérables.
Le mécanisme retenu reste relativement complexe. À partir de 2028, les navires dépassant certains seuils d’émissions devraient acheter des « unités de conformité » dont le coût varierait selon l’intensité carbone des carburants utilisés. Les recettes serviraient en partie à financer la transition énergétique du secteur maritime et à soutenir les pays les plus exposés au changement climatique.
Des rendez-vous décisifs dans les prochains mois
Malgré le vote favorable obtenu en avril 2025, le processus est loin d’être terminé. Sous la pression des États-Unis et de plusieurs pays producteurs d’hydrocarbures, l’adoption définitive du cadre juridique a été repoussée d’un an lors d’une réunion extraordinaire de l’OMI organisée à Londres en octobre 2025.
Les prochaines échéances pourraient donc devenir décisives. Le Comité de protection du milieu marin de l’OMI doit se réunir au printemps 2026 lors de la session MEPC1 84, avant une nouvelle séquence de discussions prévue à l’automne 2026 autour de la session MEPC 85. Ces réunions doivent permettre de reprendre l’examen du « cadre net zéro » et, potentiellement, d’aboutir enfin à une adoption juridiquement contraignante.
L’incertitude reste toutefois importante. Les divisions géopolitiques, les tensions commerciales internationales et les divergences sur le coût économique de la transition énergétique compliquent la recherche d’un consensus mondial. Plusieurs observateurs craignent désormais que les reports successifs finissent par affaiblir durablement la crédibilité du projet porté par l’Union européenne et ses alliés.
1 Marine Environment Protection Committee (Comité de protection du milieu marin). Les sessions MEPC correspondent aux réunions officielles de ce comité. Elles sont numérotées chronologiquement. La MEPC 84 sera donc la 84e session.
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