Entre ajustement des objectifs à 2030, maintien de l’enveloppe de 9 milliards d’euros et ouverture vers de nouveaux secteurs comme les carburants de synthèse, cette stratégie révisée marque-t-elle une inflexion ou simplement une adaptation réaliste au retard pris dans les projets ? Christelle Werquin, déléguée générale de France Hydrogène, fait le point sur les enjeux de cette révision, le positionnement de la France face à la concurrence internationale et les défis qui persistent pour le déploiement de la filière.
Techniques de l’Ingénieur : La révision de la stratégie nationale hydrogène a été publiée en avril 2025. Quels sont les principaux ajustements et peut-on parler d’une inflexion stratégique ?
Christelle Werquin : Nous avions très longuement attendu cette stratégie hydrogène révisée. Nous avons vraiment poussé pour qu’elle sorte, et elle a finalement été publiée en avril 2025. Ce que nous avons salué à l’époque, c’est le maintien des ambitions et la réaffirmation du soutien de l’État au développement d’une filière française de l’hydrogène.
Il a été dit qu’il y avait une baisse des ambitions parce qu’à 2030, l’objectif de déploiement des capacités d’électrolyse installée était fixé à 4,5 GW au lieu des 6,5 annoncés initialement en 2020. Mais nous ne partageons pas ce constat. En réalité, c’est très cohérent avec le retard qui a été pris dans les projets. L’objectif de 8 GW à l’horizon 2035 n’implique pas forcément une baisse de l’ambition. C’était plutôt un décalage anticipé de la montée en charge du marché.
Il y a eu aussi le maintien des objectifs prioritaires qui avaient déjà été définis, en l’occurrence la décarbonation des usages existants dans l’industrie : raffinage, engrais, sidérurgie… Et la décarbonation de la mobilité lourde et intensive. Nous étions satisfaits que ces priorités soient maintenues, même si le revirement de Stellantis a un peu plombé le segment de la mobilité avec des véhicules utilitaires légers. Mais il y a encore des acteurs très mobilisés sur la mobilité lourde. Je rappelle qu’on a toujours la plus grande flotte de taxis hydrogène en Europe avec Hype à Paris.
Quelles sont les principales nouveautés de cette stratégie révisée ?
Il y a plusieurs nouveautés importantes. Notamment un enjeu majeur pour nous : la création d’une filière française de carburants de synthèse. C’est le plus gros débouché pour l’hydrogène. La France a déjà le plus gros portefeuille de projets européens de production de carburants de synthèse pour l’aérien et le maritime. Pourquoi ? Parce que nous avons des atouts : l’accès à du CO2 biogénique, la disponibilité d’électricité décarbonée, et des écosystèmes industriels déjà structurés. La création de cette filière de production de molécules de synthèse pour l’aérien et le maritime est donc très importante.
Il y a également un nouvel axe sur l’exploration des gisements d’hydrogène naturel. Pour l’instant, nous en sommes au stade exploratoire, mais c’est bien que ce soit pris en compte. Ce n’était pas dans la première stratégie, donc cette adaptation est très positive.
Qu’en est-il de l’enveloppe budgétaire et des mécanismes de soutien ?
Nous avons eu la confirmation de l’enveloppe initiale promise de 9 milliards d’euros. Le mécanisme de soutien à la production, dont le cahier des charges a été publié tout récemment, était très attendu. Cependant, il y a un décalage entre les promesses et la réalité : nous sommes encore très loin des 9 milliards d’euros promis, à ce stade environ 50% (4,3 Mds€) a été réellement fléché.
Sur le mécanisme de soutien à la production, nous étions très contents qu’il sorte enfin. La première tranche était censée être dotée de 800 millions d’euros pour 200 mégawatts d’électrolyse. En fait, c’est 500 millions d’euros au mieux, et avec ça, nous allons faire 100 mégawatts. Mais c’est bien de le lancer, nous l’avions longuement attendu. Cela correspond à la capacité que nous allons avoir de réaliser des projets à taille industrielle dans les secteurs concernés : raffinage, engrais…
La stratégie révisée prévoit-elle un accompagnement de la filière française à l’export ?
Oui, et c’est quelque chose sur lequel nous avions beaucoup plaidé. Nous avons, en Europe et dans le monde, 19 projets portés par des entreprises françaises qui ont passé le stade de la décision finale d’investissement, dont 11 dans l’Union européenne. Ces 19 projets représentent environ 360 mégawatts d’électrolyse installée. Nous avons donc une chaîne de valeur qui s’exporte.
Nous avons aussi des développeurs de stations-service hydrogène qui ont remporté des commandes à l’international, comme HRS ou Atawey. Ce que nous avons obtenu dans la stratégie révisée, c’est d’abord un mécanisme financier de soutien à l’export d’équipements hydrogène, doté de 100 millions d’euros, en théorie sur 3 ans. Nous avons également obtenu un renforcement des leviers diplomatiques et de coopération : mettre des personnels techniques dans les ambassades pour promouvoir la filière française. Et puis des dispositifs existants, comme le FASEP, sont déplafonnés pour l’hydrogène. Ce sont des avancées intéressantes qui n’étaient pas dans la première stratégie.
Où en est concrètement le déploiement de la filière hydrogène en France ?
L’État a réaffirmé son soutien, il faut maintenant que cela se concrétise. Des leviers sont en train d’être mis en place : le mécanisme de soutien à la production, et la transposition de dispositions européennes avec le projet de loi en discussion actuellement.
L’année 2025 n’a pas vu beaucoup de décisions finales d’investissement en France, mais nous avons quand même obtenu des avancées en termes institutionnels et réglementaires. Au niveau européen aussi, avec l’acte délégué bas carbone qui reconnaît la spécificité française de soutien à l’hydrogène par électrolyse avec l’électricité nucléaire. C’est un gros levier pour nous. Le cadre réglementaire a donc avancé.
Nous sommes en transition : la première génération de projets sortis de terre est en construction ou en opération. Les mécanismes réglementaires et de soutien qui sont en place vont permettre de voir sortir la deuxième génération de grands projets à taille industrielle dans les années qui viennent. La filière n’est donc pas à l’arrêt. D’ailleurs, nous avons doublé notre capacité d’électrolyse installée entre 2024 et 2025, puisque nous sommes aujourd’hui à 50 mégawatts installés.
Comment se positionne la France face à la concurrence internationale ?
Selon l’Hydrogen Council, en 2024, il y a eu 110 milliards d’euros d’investissement ces cinq dernières années dans l’hydrogène dans le monde. Un tiers vient de Chine, soit 33 milliards. L’Europe est en troisième position avec 19 milliards, derrière les États-Unis. L’Inde est en quatrième position avec 14 milliards. Puis le Moyen-Orient avec 11 milliards, le Japon et la Corée avec 6 milliards. La France représente 2,4 milliards d’investissement. En termes de positionnement géopolitique, l’Europe n’est donc pas en tête, elle est même loin derrière la Chine et les États-Unis.
Dans le pipeline de projets en construction ou en décision finale d’investissement, l’Europe totalise 2,8 gigawatts de projets, dont presque 1 gigawatt en Allemagne. En France, nous avons 252 mégawatts de projets qui ont passé la décision finale d’investissement. Ce n’est pas le gros marché européen, mais nous ne sommes pas si mal positionnés.
Nous avons un très fort potentiel de projets sur les molécules de synthèse, notamment les e-SAF pour l’aérien. Si la réglementation européenne ReFuelEU Aviation ne change pas, il y a un potentiel de projets importants côté français. Le plus grand électrolyseur d’Europe va d’ailleurs entrer en fonction en France, porté par Air Liquide, avec ses 210 mégawatts pour la raffinerie. En parallèle, le projet Neom en Arabie Saoudite, qui représente 2 gigawatts d’électrolyse, est en fin de construction. Cela montre qu’il ne faut pas relâcher l’effort, car cela avance partout dans le monde.
Quels sont les principaux défis qui persistent pour le déploiement de la filière ?
La difficulté principale de la filière hydrogène, c’est qu’il y a un pipeline de projets très important, mais une difficulté à passer à la décision finale d’investissement. Il y a un très gros décalage entre les projets annoncés et ceux qui passent réellement cette étape. C’est partout pareil au niveau international. Le cadre réglementaire, qui est l’une des plus grosses barrières à la décision finale d’investissement, doit être bien en place. Des avancées ont été obtenues cette année sur ce point.
Il y a un sujet sur lequel nous allons beaucoup travailler : les marchés pilotes. Comment peut-on aider le déploiement de l’hydrogène dans certains secteurs, par exemple l’acier, en mettant en place des mécanismes pour soutenir la demande ? Nous allons regarder ce qui va être fait dans l’Industrial Decarbonisation Act qui doit sortir bientôt. Susciter la demande et trouver les moyens de la faire émerger, voilà l’enjeu. Il faut travailler sur des enjeux un peu plus larges que ceux que nous avons aujourd’hui.
Pour l’aérien, tant qu’il y a des mandats d’incorporation clairs et ambitieux avec des incorporations d’e-SAF obligatoires, cela fonctionne. Simplement, il faut regarder du côté des compagnies aériennes comment elles peuvent absorber ce surcoût. Si elles le répercutent sur le client final, qu’est-ce que cela va donner par rapport à la concurrence internationale ? Quels mécanismes intelligents pourrait-on mettre en œuvre pour que ce sujet fonctionne ?
Qu’en est-il de l’acceptabilité sociale et des infrastructures ?
Sur l’acceptabilité, pour l’instant, nous sommes moins confrontés que d’autres filières industrielles de la transition. Mais je pense sincèrement que cela va être un sujet. On voit bien qu’à chaque fois qu’une industrie émerge quelque part, même quand il s’agit de relocaliser des productions industrielles nécessaires à la transition énergétique, cela suscite de l’opposition. Si nous avons de gros projets d’envergure, il faudra bien se poser la question. Mais je pense que cela nécessite surtout de la pédagogie. Nous avons la matière pour le faire.
Sur les infrastructures, c’est urgent de se mobiliser. Grâce à la transposition du 4ᵉ paquet Gaz européen, nous allons pouvoir organiser la planification et le déploiement des infrastructures de transport. Nous essayons aussi de soutenir les infrastructures de distribution qui ont un rôle à jouer pour tous les industriels, même ceux qui ne sont pas raccordés aux réseaux de transport de gaz. La planification des infrastructures est très importante, en permettant une répartition intertemporelle des coûts. Il faut pouvoir assumer le coût des investissements dans la tuyauterie alors même qu’elle ne sera pas utilisée à 100 % dès le départ. Il faut calibrer l’offre et la demande, cela vaut aussi pour le stockage.
Quels sont les indicateurs à surveiller d’ici 2027-2028 ?
Ce qui compte, ce sont les décisions finales d’investissement. Nous allons prochainement voir émerger des projets d’envergure avec l’annonce de décisions d’investissement prochainement. Il faut de la constance dans l’engagement public : nous avons une première tranche de soutien à la production, mais si nous n’allons pas plus loin, cela risque d’être problématique. Il faut une constance dans l’effort de la part de ceux qui souhaitent voir se développer la filière.
Côté industriel, nous constatons quand même une maturation, une consolidation. Les projets sont plus solides, c’est prometteur. Il n’y a pas eu de mirage de l’hydrogène. Il y a des segments de marché qui ne pourront pas se passer d’hydrogène. Je pense aux engrais par exemple : ils sont fabriqués avec de l’hydrogène. La question, c’est de savoir si nous faisons de l’hydrogène propre pour baisser les émissions mondiales associées à la production d’engrais, sans parler de la dépendance puisque nous importons actuellement de Russie, d’Égypte, entre autres.
L’hydrogène, c’est la conjugaison des enjeux de décarbonation, de compétitivité et de souveraineté. Il faut continuer de penser que c’est très important. Il faut avancer plus vite sur le cadre réglementaire et avec plus de constance sur l’engagement politique. Avec cela, nous devrions y arriver.
Propos recueillis par Pierre Thouverez
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