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Les gyromorphes, cette nouvelle classe de matériaux qui pourrait permettre l’essor de l’informatique photonique

Posté le 9 janvier 2026
par Morgane Gillard
dans Matériaux

Les gyromorphes, nouveaux matériaux photoniques développés par l’université de New York, pourraient bientôt transformer l’informatique. Grâce à une architecture complexe optimisée par l’IA, ils ouvrent en effet la voie à des circuits photoniques plus rapides et plus efficaces que l’électronique traditionnelle.

Une équipe de chercheurs de l’université de New York a récemment dévoilé une découverte majeure dans le domaine des matériaux photoniques : une nouvelle classe de matériaux dits « gyromorphes », qui pourrait transformer l’avenir des technologies informatiques basées sur la lumière. Publiés dans Physical Review Letters, ces résultats représentent un pas significatif vers la réalisation de systèmes photoniques pratiques, capables de surpasser les performances des circuits électroniques actuels.

L’informatique photonique face au défi des nouveaux matériaux

L’informatique traditionnelle repose sur le mouvement d’électrons à travers des circuits conducteurs pour traiter et stocker l’information. Mais ce paradigme est confronté à des limites physiques sévères, notamment en termes de dissipation thermique, de vitesse maximale et de densité de circuits. C’est dans ce contexte qu’émerge actuellement l’informatique photonique, qui utilise des photons pour transporter et manipuler les données. Les photons peuvent en effet potentiellement transmettre l’information à des vitesses extrêmes avec une chaleur dissipée minimale, ouvrant la voie à des processeurs et des interconnexions bien plus efficaces.

Cependant, pour que l’informatique photonique devienne une réalité pratique, la science des matériaux doit encore surmonter un défi central : rediriger les signaux lumineux microscopiques sur une puce de la même manière que les électrons le sont aujourd’hui, tout en veillant à minimiser les pertes d’intensité du signal. Cela requiert des matériaux capables d’interagir avec la lumière de façon très précise, en la confinant, en la bloquant ou en la guidant.

Bandgaps isotropes, où comment contrôler la lumière dans les circuits photoniques

Au cœur de ce défi se trouve la nécessité de disposer de matériaux présentant un « bandgap isotrope », une propriété qui permet de bloquer la lumière de la même façon dans toutes les directions, ce qui est impossible avec les matériaux optiques actuels. Un bandgap isotrope ne laisse ainsi aucune « fuite directionnelle » et bloque toute la lumière, quelle que soit la direction d’incidence. En électronique, les isolants électriques exploitent des gaps électroniques analogues pour bloquer les électrons. Dans l’optique, un bandgap isotrope permettrait donc de créer des régions d’une structure photonique où la lumière ne peut pas entrer ou s’échapper, une considération essentielle pour la construction de circuits photoniques complexes.

Les quasi-cristaux ont déjà été explorés pour créer de tels bandgaps photoniques. Ces structures se situent entre l’ordre parfait des cristaux et le désordre complet des fluides. Elles affichent une organisation complexe pouvant bloquer certaines ondes. Malgré leur potentiel, les quasi-cristaux présentent cependant souvent des compromis : soit ils bloquent complètement la lumière mais seulement dans certaines directions, soit ils offrent une suppression partielle du signal dans toutes les directions, sans atteindre un véritable bandgap isotrope robuste.

Les gyromorphes : une structure complexe conçue grâce à l’IA

C’est précisément ici que les gyromorphes interviennent comme une innovation clé. Ils possèdent en effet une configuration unique qui leur confère la capacité d’intercepter et bloquer la lumière venant de toutes les directions, sans compromis significatif. Pour visualiser leur architecture, il faut imaginer une forêt dense, où les arbres n’occupent pas un réseau parfaitement régulier comme dans un verger, mais ne sont pas non plus complètement aléatoires comme dans une jungle sauvage. Ils sont distribués de manière à former des motifs complexes et corrélés, qui à grande échelle semblent structurés mais à petite échelle intègrent suffisamment de variation pour amorcer un bandgap optique complet. Cette dualité est ce qui permet aux gyromorphes d’atteindre des performances inaccessibles à d’autres matériaux photoniques connus jusqu’ici. Ils exploitent ce que les chercheurs qualifient de « correlated disorder », un état intermédiaire où certains motifs répétitifs se fondent dans un arrière-plan désordonné mais hautement fonctionnel.

Illustration des propriétés d’un gyromorphe. En haut à gauche : facteur de structure (organisation spatiale des éléments) ; en haut à droite : fonction de corrélation par paires (permet d’analyser le degré d’ordre et de désordre) ; en bas à gauche : faisceau lumineux polarisé totalement réfléchi par le gyromorphe ; en bas à droite : déplétion de la densité d’états dans le gyromorphe (illustre le bandgap optique) © Martiniani lab, NYU.

Pour produire ces nouveaux matériaux, l’équipe de chercheurs a utilisé des algorithmes sophistiqués pour générer des structures à l’échelle nanométrique. Ces outils permettent en effet d’explorer des espaces structurels immenses, bien au-delà de ce qu’un chercheur humain pourrait concevoir intuitivement, en identifiant des motifs présentant précisément le bon équilibre entre ordre et désordre.

La conception de matériaux par simulation numérique dirigée par algorithmes est un domaine en pleine expansion dans les sciences des matériaux. En exploitant la puissance croissante des simulateurs physiques et des approches d’optimisation basées sur l’intelligence artificielle, les chercheurs sont désormais capables de prédire des structures avec propriétés optiques et électroniques sur mesure avant même qu’elles ne soient synthétisées en laboratoire. Cela pourrait accélérer le développement de technologies photoniques, quantiques ou énergétiques à un rythme sans précédent.

La clé du développement de l’électronique photonique ?

L’avènement des gyromorphes pourrait avoir des impacts profonds, en premier lieu dans le domaine de l’informatique photonique. En fournissant une plateforme matérielle capable de manipuler efficacement la lumière sur une puce, ces matériaux ouvrent la voie au développement de circuits photoniques plus rapides et plus efficaces que les dispositifs électroniques classiques, d’interconnexions optiques internes aux processeurs permettant une réduction de la latence entre les différentes unités de calcul, ou encore de capteurs et dispositifs optiques intégrés dans lesquels la lumière peut être manipulée avec une grande précision (applications dans les télécommunications, les outils de mesure ultra-rapides et les technologies quantiques).

Toutefois, malgré ce potentiel considérable, plusieurs défis demeurent avant que les gyromorphes puissent être intégrés dans des dispositifs commerciaux. Il faudra notamment veiller à pouvoir synthétiser ces matériaux à grande échelle, à pouvoir intégrer ces structures dans des plateformes photoniques compatibles avec les standards industriels et à tester leur robustesse et leur stabilité dans des conditions opérationnelles réelles.

Cette découverte ouvre une nouvelle voie passionnante dans la science des matériaux photoniques, une voie où la frontière entre ordre et désordre n’est pas un obstacle, mais au contraire une ressource exploitable pour atteindre des propriétés optiques exceptionnelles.


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