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Un nouvel insecte pollinisateur pour féconder les fleurs de tomate sous serre

Posté le 15 février 2022
par Nicolas LOUIS
dans Environnement

Face à l'interdiction d'importation des bourdons sur l'île de la Réunion, les producteurs doivent féconder manuellement les tomates qu'ils cultivent sous serres. Des chercheurs ont développé une nouvelle méthode de pollinisation à l'aide d'une abeille sauvage, appelée xylocopa fenestrata.

Depuis les années 80, en Europe ou aux États-Unis, les bourdons sont utilisés pour polliniser les cultures de tomates sous serre. Cette pratique n’est pas possible à la Réunion, car l’insecte n’est pas présent naturellement sur l’île et son importation est interdite pour des raisons de risques écologiques. Les producteurs continuent donc à féconder manuellement leurs tomates à l’aide de petits vibreurs mécaniques ou de souffleurs de feuilles pour secouer les hampes florales. Mais ces techniques s’avèrent coûteuses en temps de travail et ne permettent pas toujours la fécondation de la fleur au bon stade physiologique.

En partenariat avec le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), l’ARMEFLHOR (Association réunionnaise pour la modernisation de l’économie Fruitière, légumière et horticole) a développé une méthode de pollinisation à l’aide d’un insecte naturellement présent sur l’île, appelé le xylocopa fenestrata, et plus connu sous le nom de mouche charbon, en raison de sa couleur noire.

« On apercevait sporadiquement cette abeille sauvage sur les fleurs de tomates, explique Jean-Sébastien Cottineau, responsable de cette expérimentation à l’ARMEFLHOR. Il y a plus de 5 ans, nous avons commencé nos travaux de recherche en la capturant dans son milieu naturel. Puis, nous l’avons introduit dans des serres, mais elle mourait. Nous avons donc dû reconstituer son habitat pour qu’elle puisse vivre dans les serres. » Ce xylocope est en effet un insecte semi-grégaire, qui creuse des galeries dans le bois, avec dans chacun des trous une seule femelle. Les scientifiques ont alors aménagé des cadres en bois avec des planches pré-perforées afin qu’il se niche à l’intérieur.

Le xylocope se niche dans des trous formés dans le bois. © Armeflhor

Les fleurs de tomates ne produisant pas de nectar, des nourrisseurs, dont la texture ressemble à celle d’une éponge, ont également été construits pour alimenter l’abeille sauvage. Avec à l’intérieur, un sirop riche en sucres, le même que celui utilisé en apiculture pour alimenter les ruches en hiver. Et pour que ces xylocopes repèrent ces nourrisseurs dans l’espace, les chercheurs se sont servis de leur sensibilité aux couleurs. Après plusieurs tests à l’aide de caméras, les couleurs bleu et jaune ont été sélectionnées pour les attirer. « Ce n’est qu’au début qu’il faut les attirer vers les nourrisseurs avec ces couleurs, explique le chercheur. Lorsque la colonie est formée, il y a une forme d’apprentissage et ces abeilles sauvages ont repéré ces endroits pour se nourrir. »

Des nourrisseurs ont été aménagés pour alimenter l’insecte. © Armeflhor

Une adaptation de l’insecte à des températures de 26 à 38 degrés

Après être parvenus à faire vivre cet insecte dans un milieu confiné et fermé, les chercheurs ont réalisé des tests d’efficacité dans sept exploitations réparties sur l’île afin d’évaluer sa capacité à s’adapter aux différents microclimats de l’île. Ces expérimentations ont permis d’observer une très bonne adaptation de ce xylocope aux températures chaudes de l’île, puisqu’il travaille à la fécondation des fleurs de tomate, de manière optimale, entre 26 et 38 degrés. Le protocole de recherche a uniquement mis en évidence une baisse de son activité lors de longues périodes nuageuses.

Le xylocope fenestrata sur une fleur de tomate. © Armeflhor

« Avec cet insecte, nous obtenons des nouaisons, c’est-à-dire des transformations des fleurs en fruits, qui sont comparables à la métropole et l’utilisation de bourdons, déclare Jean-Sébastien Cottineau. Concrètement, le taux de fécondation est de l’ordre de 90 % et parfois plus sur certaines zones, et ce malgré quelques successions de journées couvertes. » Ce bon résultat se traduit sur les rendements, en nette progression, puisqu’ils s’améliorent de 20 à 30 %, comparés à la technique de fécondation manuelle. Le fait que cette abeille sauvage butine sans relâche 7 jours sur 7 et qu’elle passe plusieurs fois sur la même fleur, en sachant exactement le moment où elle est la plus à même d’être visitée, explique cette bonne performance. Un meilleur calibrage des tomates sur les grappes a aussi été observé ainsi qu’une plus grande qualité des fruits, ceux-ci possédant moins de chair, plus de pulpe et se révélant plus juteux et savoureux.

L’économie réalisée grâce à l’utilisation du xylocopa fenestrata a été chiffrée à 1,5 euro par m². « Elle est non négligeable et correspond au temps qu’un travailleur salarié consacre tous les jours à la fécondation manuelle, et dont le travail est réalisé correctement », analyse le chercheur. Comparé aux bourdons qui doivent être remplacés tous les trois mois, cet insecte présente l’avantage d’être inféodé à la serre et de se reproduire à l’intérieur. La nouvelle génération peut alors prendre le relais de l’ancienne ou encore être transférée dans une autre serre. Cette abeille se révèle par ailleurs très peu agressive envers les humains, un atout pour son utilisation dans un milieu fermé.

L’ensemble du savoir-faire acquis au cours de cette expérimentation a été transféré à la biofabrique réunionnaise La Coccinelle. Spécialisée dans l’élevage d’insectes auxiliaires, elle aura pour rôle de déployer ce xylocope dans les exploitations. Avec l’objectif, d’ici cinq ans, que cette nouvelle méthode de pollinisation soit utilisée par la moitié des producteurs de l’île.


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