Le risque de pénurie d’aluminium s’impose comme une préoccupation majeure pour les industriels européens, dans un contexte où les prix ont fortement progressé et où les flux d’approvisionnement apparaissent plus fragiles. Sur le marché londonien, le cours de l’aluminium est passé de 2 800 dollars la tonne en décembre 2025 à près de 3 600 dollars en mai 2026, soit une hausse de 25 % en six mois. Une hypothèse de progression jusqu’à 4 000 dollars la tonne est évoquée en raison des tensions liées à l’offre sur ce même marché.
Cette tension intervient alors que la production mondiale est perturbée par la crise au Moyen-Orient. La fermeture du détroit d’Ormuz et les bombardements de deux sites majeurs de production aux Émirats arabes unis et à Bahreïn ont interrompu une partie des activités régionales, dans une zone qui représente environ 9 % de la production mondiale d’aluminium, soit près de 7 millions de tonnes par an dans les fonderies du Moyen-Orient.
Pour l’industrie, la difficulté ne tient pas seulement au prix. L’aluminium est présent dans l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, l’emballage, la construction et les infrastructures énergétiques, ce qui fait d’un choc d’approvisionnement un risque transversal pour plusieurs chaînes de valeur dans de nombreuses filières industrielles.
Les économistes redoutent un déficit d’offre supérieur à 2 millions de tonnes d’ici à la fin de l’année, alors que les stocks disponibles ne dépasseraient pas 1,5 million de tonnes sur le marché mondial.
Une dépendance européenne mise à nu
L’Union européenne (UE) est particulièrement exposée, car elle importe environ 80 % de l’aluminium consommé localement pour son approvisionnement. Cette dépendance s’explique par la délocalisation d’une partie de la production d’aluminium primaire, notamment vers la Chine qui représente environ 60 % de la production mondiale d’aluminium primaire. En cas de tension prolongée, l’Europe pourrait chercher des relais auprès du Canada ou de la Norvège, mais avec des volumes plus limités pour remplacer les flux manquants.
La dimension géopolitique s’ajoute à cette fragilité. L’UE a inclus l’aluminium primaire russe dans son seizième paquet de sanctions, avec des restrictions visant notamment les lingots, brames et billettes, et un quota transitoire de 275 000 tonnes sur douze mois dans le cadre des sanctions européennes. Cette mesure répond à un objectif de réduction de la dépendance à l’aluminium russe, mais elle nourrit aussi les inquiétudes sur les possibilités de contournement par des produits semi-finis transformés dans des pays tiers avant une réimportation dans l’UE.
La situation du groupe russe Rusal illustre cette recomposition. Le producteur, présenté comme le plus grand fabricant d’aluminium hors Chine, a enregistré une perte nette de 455 millions de dollars en 2025 après un bénéfice de 803 millions en 2024, dans un contexte de hausse des coûts et de recul relatif de ses débouchés occidentaux lié aux sanctions et au marché. La part de l’Asie dans son chiffre d’affaires est montée à 52 % en 2025, contre 43 % un an plus tôt, tandis que l’Europe est passée à 16,4 % dans ses revenus régionaux.
Le recyclage devient un enjeu stratégique
Face à ces tensions, le recyclage de l’aluminium prend une importance accrue. Recycler ce métal nécessite seulement 5 % de l’énergie utilisée pour produire de l’aluminium primaire, ce qui en fait un levier à la fois économique, industriel et climatique pour la filière européenne. Mais cette réponse reste contrainte par la disponibilité des déchets métalliques. Les exportations européennes de déchets d’aluminium ont atteint environ 1,2 million de tonnes en 2024, en hausse de 66 % par rapport à 2014, et près de 80 % de ces flux partent vers l’Asie selon les données sectorielles.
L’enjeu dépasse donc la crise ponctuelle. L’aluminium concentre désormais les vulnérabilités de l’industrie européenne, entre coût de l’énergie, dépendance aux importations, sanctions, concurrence internationale et besoin de matières recyclées. La hausse des prix agit comme un signal d’alerte pour les fabricants, mais aussi comme un révélateur d’un problème plus structurel. Pour préserver ses filières industrielles, l’Europe doit sécuriser ses approvisionnements sans affaiblir ses objectifs de décarbonation, dans un marché où chaque perturbation logistique peut rapidement devenir un risque de production.
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