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Résister à l’IA dans l’industrie : un choix plus qu’une fatalité

Posté le 21 juillet 2026
par Philippe RICHARD
dans Informatique et numérique

En 2026, la question de la résistance à l'intelligence artificielle dans l'industrie française et européenne ne se pose pas en termes de tout ou rien. Il n’y a pas de rejet frontal. Mais on constate une résistance sélective et pragmatique. Avec plus ou moins d’efficacité et d’organisation…

Le contraste est frappant entre le discours institutionnel et la réalité industrielle. D’un côté, l’État presse les entreprises d’accélérer : la ministre déléguée au numérique Anne Le Hénanff alertait ce printemps sur le fait que seulement 15 % des TPE et PME françaises ont structurellement intégré l’IA à leur production.

De l’autre, une étude d’OSS Ventures¹ menée sur 914 sites industriels européens révèle que des secteurs entiers, comme l’énergie et l’agroalimentaire, restent nettement moins avancés que l’automobile ou l’aérospatiale. Côté chiffres globaux, Bpifrance estime que 77 % des PME françaises n’utilisent toujours pas l’IA, principalement par manque de compétences ou de ressources.

Ce qui frappe, c’est que ce retard n’est pas toujours subi : il est parfois délibérément choisi. L’exemple le plus cité est celui d’Océane Alimentaire, conserverie du Finistère qui a maintenu volontairement des procédés manuels et sobres en énergie, un choix qui l’a protégée de la flambée des prix de l’électricité.

Dans le BTP, des groupes comme Eiffage ou Bouygues auraient discrètement freiné leur communication autour des « smart cities » (qui parle encore de ce concept en 2026 ?) hyperconnectées au profit de constructions plus sobres. Ces choix s’inscrivent dans la mouvance « low-tech » portée en France par l’ingénieur Philippe Bihouix, qui plaide pour une « low-tech nation ».

Cette orientation ne signifie pas jeter l’IA avec l’eau du bain. Elle semble s’appuyer sur un calcul stratégique face à la raréfaction des ressources critiques nécessaires aux data centers.

Trois moteurs de la résistance

Le premier est énergétique : l’IA reste énergivore, et certains industriels, comme la PME métallurgiste Mora, préfèrent concentrer leurs efforts sur l’électrification et la sobriété plutôt que sur des algorithmes. Un principe de « sobriété algorithmique » émerge d’ailleurs, invitant à vérifier qu’un simple tableau de bord ne suffirait pas avant de déployer une solution IA.

Le deuxième est la souveraineté numérique. Avec 86 % des entreprises françaises confiant leurs données à des IA américaines soumises au Cloud Act, une partie de la réticence relève moins du rejet technologique que de la méfiance envers les fournisseurs. Une méfiance qu’espèrent mettre à profit Mistral AI ou AMI Labs de Yann LeCun qui a quitté Meta.

Le troisième est réglementaire. L’entrée en vigueur de l’AI Act européen et la montée de la norme ISO/IEC 42001 poussent certaines entreprises à mettre leurs projets IA en pause le temps de documenter leurs pratiques. La preuve, les demandes d’audit ISO 42001 ont bondi de 300 % en France depuis l’application de l’AI Act. Beaucoup préfèrent une pause de mise en conformité à une adoption précipitée, risquée sur le plan juridique et assurantiel.

La pression à la rentrée ?

Selon Eurostat, 7,95 % des entreprises européennes citent la protection des données comme obstacle majeur, 7,51 % le flou juridique, et 3,45 % des considérations éthiques, surtout dans les secteurs sensibles comme la santé. Pour beaucoup de TPE-PME françaises, l’IA reste perçue comme un « gadget », et la priorité va aux outils simples plutôt qu’à des solutions coûteuses.

Le baromètre France Num illustre cette ambiguïté : l’usage de l’IA progresse chez les petites entreprises, tandis que les démarches de sobriété numérique reculent légèrement en parallèle, signe que peu d’entreprises arbitrent réellement entre les deux logiques.

Reste à savoir si ces choix isolés (sobriété énergétique, souveraineté des données, prudence réglementaire) dessineront une véritable troisième voie industrielle, sobre et souveraine. À moins qu’il ne s’agisse juste d’une pause avant un rattrapage généralisé, sous la pression croissante des exigences ESG et des donneurs d’ordre.


¹ L’étude d’OSS Ventures a été publiée le 7 juillet 2026. Elle est basée sur 914 diagnostics de terrain réalisés entre 2019 et 2026 dans 14 secteurs industriels européens. 


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