La France se trouve confrontée à un paradoxe énergétique. Sa production d’électricité bas-carbone atteint des niveaux historiquement élevés, tandis que sa consommation peine à repartir. Ce décalage structurel, mis en évidence par le Bilan prévisionnel 2025-2035 publié par RTE (Réseau de transport d’électricité), place le système électrique français dans une situation de surcapacité appelée à durer plusieurs années. Si elle constitue un atout en matière de sécurité d’approvisionnement et de compétitivité, cette configuration pourrait, si elle se prolonge, fragiliser l’équilibre économique du système et retarder la décarbonation effective de l’économie.
Après plusieurs années marquées par la crise sanitaire puis la crise énergétique européenne, la production d’électricité française a retrouvé un niveau élevé. Le parc nucléaire a recouvré sa pleine capacité opérationnelle, tandis que les filières renouvelables (solaire, éolien et hydraulique) ont poursuivi leur montée en puissance. Rien qu’en 2025, près de 7 GW de nouvelles capacités solaires et éoliennes seront mises en service. Résultat : la production d’électricité bas-carbone croît aujourd’hui plus vite que la demande.
Dans les années 1980 et 1990, la France avait déjà traversé des épisodes de surcapacité à la suite du développement massif de son parc électronucléaire. L’histoire s’était alors révélée à son avantage avec des exportations record, un développement des usages électriques, une modulation du parc nucléaire et la fermeture progressive des centrales thermiques les plus émettrices. Mais le contexte actuel diffère par son urgence climatique et par l’objectif stratégique de décarbonation profonde de l’économie.
Aujourd’hui, malgré ce potentiel, la consommation d’électricité stagne. En cause : les usages industriels ont reculé depuis 2022, les ménages ont modifié leurs comportements durant la crise énergétique, et de nombreux projets industriels ou hydrogène restent encore à l’état de dossier, faute de visibilité économique ou d’avancées réglementaires. Dans le même temps, les investissements dans la production, déjà engagés, continueront d’augmenter l’offre dans les prochaines années.
Les limites économiques de l’abondance électrique
RTE avertit que cette situation de surcapacité ne peut durer. À court terme, elle provoque une chute des prix de marché très favorable aux consommateurs et aux industriels électro-intensifs. Cependant, à moyen terme, elle déséquilibre l’économie du système électrique, avec une érosion des revenus des producteurs, un besoin de modulation accrue du parc nucléaire et la multiplication des épisodes de prix négatifs. Un ralentissement volontaire du développement des filières renouvelables pourrait être envisagé, reconnaît RTE, mais il serait moins efficace économiquement et risquerait d’affaiblir des filières stratégiques avant qu’elles n’aient atteint leur pleine maturité.
Le gestionnaire de réseau identifie une solution plus structurelle et plus cohérente avec les objectifs climatiques : déclencher un mouvement d’électrification rapide du pays. Cela implique de faire basculer vers l’électricité des usages encore massivement dépendants des hydrocarbures, notamment ceux qui concernent les transports, le chauffage, les procédés industriels ou la production d’hydrogène bas-carbone. Une accélération qui permettrait non seulement d’utiliser la production excédentaire, mais aussi de réduire de moitié les importations de combustibles fossiles à l’horizon 2035, soit environ 500 TWh.
Pour la première fois, le rapport chiffre les volumes nécessaires pour engager ce mouvement. Sur les quelque 30 GW de projets industriels, hydrogène ou de datacenters ayant déjà contractualisé leur accès au réseau, RTE estime que la réalisation de 60 % d’entre eux suffirait à remettre le pays sur une trajectoire compatible avec le « Fit for 55 », à savoir réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55 % au moins en 2030. Cela impliquerait, d’ici 2030, une augmentation significative de la consommation, avec 113 TWh supplémentaires pour l’industrie, 15 TWh pour les datacenters (contre 5 TWh aujourd’hui) et 15 TWh pour l’hydrogène.
Mais encore faut-il que ces projets voient le jour. RTE plaide pour une transformation de la planification du réseau en priorisant les projets les plus matures dès 2026, en créant des dispositifs de raccordement rapide et en améliorant l’anticipation territoriale des besoins. En parallèle, le pays doit progresser rapidement dans la décarbonation du chauffage et des transports, domaines où l’électrification reste encore en retrait. Le pari est désormais clair : convertir l’abondance électrique en croissance décarbonée, plutôt que de gérer durablement un excédent coûteux.
Dans l'actualité
- PNC-France alerte sur un risque majeur pour la souveraineté énergétique
- RTE entretient le débat sur l’éolien et le solaire
- Les nouveaux contrats d’achat d’électricité CPPA sont en pleine croissance
- La France contrainte de couper sa production d’électricité faute de débouchés
- Électricité : que va devenir le coefficient d’énergie primaire ?
- Le stockage d’électricité plus que jamais nécessaire
- Revue du Magazine d’Actualité #60 du 5 au 9 janvier