EDF estime qu’elle pourrait subir d’importants manques à gagner si la transition des usages vers l’électricité n’accélère pas, alors même que le système fait face à une forme de surcapacité. L’électricien résume sa priorité en une formule portée par sa directrice de la stratégie, Catherine Bauby, qui appelle à faire de l’électrification des usages la « priorité absolue », en remplacement du pétrole, du gaz et du fioul.
Cette alerte s’inscrit dans un contexte où la consommation française reste inférieure à ses niveaux d’avant crise, malgré un léger redressement observé récemment. RTE indique par exemple qu’en 2024, la consommation corrigée des aléas météorologiques s’est établie à 449,2 TWh, en légère hausse, tout en demeurant bien en deçà de la période d’avant crise.
Au cœur du diagnostic d’EDF se trouve un phénomène technique qui devient un sujet industriel et économique. Il s’agit de la modulation du parc nucléaire, autrement dit la capacité à ajuster la production à la baisse ou à la hausse en fonction de la consommation et de l’équilibre offre/demande. EDF explique que la modulation fait partie de l’exploitation du parc depuis des décennies, mais qu’elle s’intensifie fortement depuis 2024 dans un système où l’offre renouvelable a progressé et où la demande tarde à repartir. Un indicateur illustre cette accélération. Entre 2019 et 2025, les volumes de modulation nucléaire ont doublé, passant d’environ 15 TWh à 33 TWh en 2025, ce qui représente près de 9 % de la production nucléaire d’EDF selon l’article et le communiqué du groupe.
Une surcapacité qui bouscule l’exploitation du nucléaire
EDF relie cette hausse de la modulation à deux dynamiques combinées. D’un côté, le développement des moyens de production renouvelables, solaires et éoliens, en France et en Europe. De l’autre, une consommation que l’entreprise décrit comme atone. Cette configuration conduit l’électricien à réduire davantage la production nucléaire, voire à arrêter des réacteurs lorsque la production renouvelable est forte, notamment en milieu de journée.
Le rapport publié par EDF détaille le cadre général de cette modulation et rappelle que la production doit en permanence être égale à la consommation, avec un équilibre piloté au niveau du système par RTE. Il décrit aussi la façon dont la hausse de la production variable, en particulier photovoltaïque, réduit la demande résiduelle en milieu de journée et augmente la fréquence des phases de puissance réduite, voire d’arrêts ponctuels.
La question n’est pas seulement opérationnelle. EDF souligne des conséquences sur l’usure et la maintenance des équipements, au-delà du nucléaire. L’entreprise indique que ses barrages et ses centrales à gaz sont davantage sollicités, ce qui renchérit les coûts de maintenance. Pour le nucléaire, l’article évoque notamment un besoin de contrôles plus fréquents sur certains matériels comme la turbine, avec un rythme passant de dix ans à six ans, et un surcoût estimé à environ 30 millions d’euros par an pour le parc nucléaire, selon EDF.
Accélérer les usages électriques pour absorber l’offre
Le message d’EDF est aussi politique au sens de la planification. L’entreprise juge nécessaire, dans l’intervalle, d’ajuster le rythme de déploiement des énergies renouvelables, ce qui renvoie aux arbitrages de la Programmation pluriannuelle de l’énergie récemment publiée par le gouvernement.
Mais la priorité mise en avant reste l’électrification, afin de substituer des usages aujourd’hui fossiles. Ce point rejoint les analyses prospectives de RTE, qui souligne que l’atteinte des objectifs climatiques suppose une hausse de la demande électrique via l’industrie, l’hydrogène, les transports et les bâtiments, et qu’une partie de cette hausse dépend de la concrétisation de projets. RTE indique par exemple qu’à l’horizon 2030, la réalisation d’une fraction des projets industriels identifiés ferait augmenter la consommation de l’industrie. RTE souligne aussi, à partir de scénarios, quels volumes de consommation pourraient être liés aux datacenters et à l’hydrogène.
Au niveau gouvernemental, la trajectoire affichée vise par ailleurs à relier l’augmentation de l’offre bas carbone à la relance de la demande. Reuters rapporte que la France vise une hausse d’environ 20 % de sa production d’électricité décarbonée sur la décennie et qu’elle entend publier une stratégie d’électrification pour encourager les usages, dans le cadre de sa planification énergétique.
L’enjeu, pour EDF, est de limiter une situation où l’abondance d’électricité se traduit par davantage de modulation et par des revenus plus difficiles à sécuriser si la demande ne progresse pas. Le rapport insiste sur le fait que cette modulation s’impose dans le fonctionnement des marchés et rappelle les principes de rémunération d’un actif de production, avec des coûts fixes à couvrir et des recettes dépendantes des volumes produits et des prix.
Dans cette lecture, accélérer l’électrification ne relève pas seulement d’un objectif climatique. C’est aussi, selon EDF, une condition pour absorber l’offre bas carbone déjà là et pour éviter que la surcapacité ne fragilise durablement l’économie des moyens de production, au moment même où la France affiche des ambitions de souveraineté énergétique fondées sur davantage d’électricité bas carbone.
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