Inspirée des Journées du Patrimoine, cette initiative d’ampleur nationale vise à rapprocher les Françaises et Français de tous âges et de tous statuts – lycéens, demandeurs d’emploi, grand public… – des usines qui maillent le territoire. L’action se veut à la fois un moyen de sensibiliser le public aux enjeux de la réindustrialisation, une opportunité pédagogique pour les enseignants, et un moyen de susciter des vocations chez les jeunes comme chez les personnes en reconversion, auprès desquels l’industrie souffre encore, en effet, d’un lourd déficit d’image et d’attractivité. C’est ce que nous explique Stéphane Gorce, président de la Société des ingénieurs Arts et Métiers, qui revient également pour Techniques de l’Ingénieur sur la conjoncture et les grands enjeux auxquels l’industrie française se trouve aujourd’hui confrontée.
Techniques de l’Ingénieur : Quel bilan tirez-vous de la première édition de ces Journées Usines Ouvertes, lancées l’an dernier ? Sur quelles évolutions avez-vous travaillé pour cette deuxième édition qui se profile ?
Stéphane Gorce : L’édition 2025 des Journées Usines Ouvertes a permis à 20 000 personnes environ de visiter près de 240 usines en France. Les acteurs de l’écosystème pro-industrie ont bien perçu l’impact de cette initiative inspirée des Journées du patrimoine, visant à réconcilier les Français et l’industrie. Ce qui représente un véritable défi collectif…
Depuis cette première édition de l’an dernier, nous avons pu développer de multiples partenariats. La Société des ingénieurs Arts & Métiers est notamment devenue membre du comité de pilotage de la Semaine de l’industrie. Nous avons également intégré le comité de pilotage de l’Année de l’Ingénierie, sous l’égide du CNRS. Nous avons aussi développé des relations avec France Travail, que cette initiative intéresse particulièrement : elle est une belle occasion, pour des personnes en recherche d’emploi, de découvrir un environnement qu’elles connaissent souvent mal, voire n’imaginent peut-être même pas… Nous avons par ailleurs beaucoup travaillé avec Forindustrie, pour permettre notamment aux gagnants de cette initiative inspirée des jeux vidéo de visiter des sites accessibles à l’occasion de ces Journées Usines Ouvertes.
Alors que, l’an dernier, nous avions pensé et organisé l’évènement essentiellement depuis nos bureaux de l’Avenue d’Iéna[1], cette année, nous nous sommes davantage appuyés sur nos 120 correspondants territoriaux, mais avons aussi eu l’opportunité de travailler en étroite collaboration avec France Industrie, ainsi que les quelque 180 correspondants locaux de Territoires d’Industrie.
Leur implication à nos côtés nous a permis de concrétiser l’ambition que j’ai souhaité donner à cette deuxième édition : territorialiser l’évènement. C’est une très bonne nouvelle, et le travail partenarial que nous avons mené y est pour beaucoup. L’organisation de l’évènement reste, certes, assurée par les Gadz’Arts, mais les parties prenantes sont désormais beaucoup plus larges.
Combien de sites le public pourra-t-il découvrir cette année ?
Nous tablons, à ce jour [interview réalisée le lundi 9 mars 2026, n.d.l.r.] sur l’ouverture d’environ 460 usines. À la mi-janvier, nous avons organisé un webinaire d’information, à l’occasion duquel 120 entreprises environ étaient présentes… Elles ont pu exprimer leur satisfaction vis-à-vis de la première édition de l’an passé. Cela a contribué à rassurer les nouveaux participants à cette deuxième édition des Journées Usines Ouvertes – qui sont donc nombreux !
Outre le renforcement du maillage territorial de l’évènement, ce quasi-doublement du nombre de sites accessibles reflète-t-il également un élargissement des secteurs industriels représentés ?
Oui, absolument ! Nous aurons par exemple beaucoup plus d’entreprises dans le domaine de l’agroalimentaire ou encore de la chimie, qui étaient assez minoritaires l’an dernier. Nous sommes heureux d’avoir sur la liste des sites ouverts beaucoup de grands noms de l’industrie, mais aussi d’acteurs moins connus.
Comme vous le dites, la répartition des sites sur le territoire est aussi améliorée. Je pense par exemple à la région toulousaine, peu représentée l’an dernier, mais pour laquelle de nombreuses usines seront ouvertes cette année. Il s’agit-là d’un signe supplémentaire du passage à la vitesse supérieure de ces Journées Usines Ouvertes. Bien que nous ne l’ayons sans doute pas encore atteinte, nous avançons doucement mais sûrement vers notre vitesse de croisière.
Quelle affluence espérez-vous ? Quels sont les publics cibles de l’évènement ?
Nous espérons à nouveau atteindre les 20 000 visiteurs, voire davantage, puisque la campagne de communication auprès du grand public n’a pas encore commencé [au 9 mars, n.d.l.r.]. La bonne nouvelle pour nous est que le public scolaire semble déjà conquis par l’évènement !
Nous avons par ailleurs bénéficié d’importants soutiens gouvernementaux, à commencer par celui de l’ex-ministre chargé de l’Industrie et de l’Énergie Marc Ferracci. Nous avons aussi signé une convention avec Régions de France, qui promeut ainsi l’évènement, notamment auprès des lycéens.
Le vendredi 20 mars s’adressera ainsi en premier lieu aux visiteurs scolaires, mais aussi aux demandeurs d’emploi accompagnés par France Travail. La journée du samedi 21 mars sera quant à elle l’occasion d’accueillir le grand public au sens large, y compris les jeunes et leurs parents.
Quels objectifs visez-vous au travers de ces Journées Usines Ouvertes ?
L’esprit de ces visites est avant tout pédagogique. Nous avons d’ailleurs élaboré avec l’aide du ministère de l’Éducation nationale un livret à destination des enseignants. Nous avons aussi construit des questionnaires qui seront distribués aux demandeurs d’emploi, afin qu’ils puissent nous faire part de leur perception de ces Journées. L’idée n’est toutefois pas de viser un nombre précis de signatures de contrats suite à l’évènement… Nous souhaitons, avec ces Journées Usines ouvertes, mener une action de long terme. Il s’agit, pour Les Gadz’Arts, de réaliser une mission citoyenne, en apportant leur pierre à l’édifice de la réindustrialisation – un vrai défi de souveraineté et d’indépendance pour la France.
Nous sommes d’ailleurs frappés par la sensibilité des jeunes vis-à-vis de ces aspects. Ces mots de « souveraineté » et « d’indépendance » résonnent positivement chez beaucoup d’entre eux.
La mission que nous nous sommes donnée consiste donc à combiner ces enjeux de souveraineté avec les défis environnementaux, de mixité, etc. Tout cela progresse – je le constate particulièrement auprès de jeunes ingénieurs – et est désormais pleinement inscrit dans nos grilles d’analyse.
Attirer les personnes en reconversion fait-il également partie de vos objectifs ?
Bien sûr ! L’industrie forme, et se montre capable d’accueillir des personnes aux parcours atypiques, à qui elle offre en outre la possibilité de progresser.
L’enjeu, pour les attirer, est aussi de parvenir à bâtir un récit. C’est un autre aspect sur lequel nous sommes en train de travailler.
Alors que nous sommes de plus en plus dans une société de l’instant, l’industrie s’inscrit quant à elle dans une logique de long terme – on ne fabrique pas un Rafale en trois clics… ! Notre domaine se place donc un peu à contretemps… De la même façon, dans une société qui peut être vue comme individualiste, l’industrie prône quant à elle l’esprit d’équipe et la coopération.
On peut ainsi voir dans l’industrie une sorte de « contre-culture ». Il nous semble donc important de l’expliquer au plus grand nombre – y compris aux jeunes d’ailleurs, qui sont aujourd’hui en quête de sens. C’est vraiment cette logique du temps long et de la coopération que nous avons à cœur de défendre, et d’assumer, au travers de ces Journées Usines Ouvertes.
2025 s’est achevée sur un bilan négatif en matière de création nette d’usines. Restez-vous malgré tout optimistes quant à l’avenir industriel de la France ?
Dans l’édito que j’ai écrit pour le dernier numéro en date d’Arts & Métiers Magazine, j’ai mis en avant cette citation du philosophe Alain : « Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté ». Vous avez raison, les derniers chiffres ne sont pas très bons, et les perspectives peu rassurantes au regard des crises géopolitiques actuelles… Je peux toutefois vous dire que les industriels ont la volonté de ne rien lâcher. Il faut donc avant tout prendre du recul et observer comment les choses évoluent sur le temps long. Si 2025 n’a, c’est certain, globalement pas été une bonne année pour l’industrie, il faut aussi mettre en lumière le positif. Il est trop facile de ne se focaliser que sur les fermetures de sites. C’est une réalité qu’il ne faut pas nier, mais si elle occulte le reste, alors le tableau qui est dépeint n’est pas fidèle : il ne faut pas donner la fausse impression selon laquelle l’industrie serait synonyme d’instabilité de l’emploi. Ce n’est absolument pas le cas. Nous devons donc, collectivement, œuvrer pour aller à l’encontre de tout cela.
Autre aspect conjoncturel : la vague de l’IA déferle actuellement dans de nombreux domaines… Qu’en est-il dans l’industrie ?
L’intelligence artificielle n’est pas déconnectée de l’industrie. Les données utilisées par l’IA peuvent d’ailleurs typiquement être celles générées par les usines ! Le secteur ne peut donc pas faire l’impasse sur les outils d’IA. Cette déferlante de l’intelligence artificielle représente donc une fenêtre d’opportunités, dont l’industrie doit, de toute façon, s’emparer.
Les jeunes professionnels sont d’ailleurs formés, outre aux techniques de l’ingénieur telles qu’on les connaissait jusqu’alors, aux méthodes basées sur l’intelligence artificielle. Lorsque l’on interroge les enseignants, on s’aperçoit également que, si tout est aujourd’hui plus puissant et véloce, les logiques derrière les outils d’IA actuels sont en fait utilisées de longue date. L’IA est donc déjà pleinement ancrée dans l’industrie, mais va effectivement s’y développer de plus en plus. Cela fait partie des défis qui nous attendent en matière de formation. Et pas que des ingénieurs ; l’IA doit devenir l’outil de tous.
Une troisième édition de ces Journées Usines Ouvertes est-elle d’ores et déjà prévue l’an prochain… ?
Tout à fait ! Notre ambition est vraiment d’en faire un rendez-vous annuel. Nous avons d’ailleurs à cœur de déterminer le plus tôt possible les dates de cette prochaine édition. Nous devrions donc être en mesure de le faire dès le 21 mars prochain…
[1] Siège de la Société des ingénieurs Arts & Métiers, situé dans le XVIe Arrt parisien.
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