Un changement de doctrine. La Commission européenne vient de présenter sa loi dite d’accélération industrielle (IAA pour Industrial Accelerator Act) qui contient des propositions en faveur du « Made in Europe ». Ce texte marque un véritable tournant, car il vise à amorcer un virage plus interventionniste dans la politique industrielle des Vingt-sept. En partie inspiré des politiques protectionnistes américaines ou chinoises, il a pour objectif d’enrayer le déclin productif du Vieux Continent, confronté, entre autres, à une concurrence déloyale.
Le cœur du dispositif repose sur le principe, longtemps tabou, de la « préférence européenne ». Concrètement, les entreprises bénéficiant de fonds publics ou de marchés publics devront intégrer une part minimale de composants produits en Europe dans certains secteurs stratégiques, tels que l’acier, le ciment, l’aluminium, l’automobile et les technologies propres. Par exemple, 70 % des composants (hors batterie) des véhicules électriques devront provenir du territoire européen, tandis que ce seuil sera fixé à au moins 25 % pour l’aluminium, sous condition qu’il soit bas carbone.
À ces critères, s’ajoutent d’autres mesures complémentaires, comme l’encadrement des investissements étrangers supérieurs à 100 millions d’euros et provenant d’un pays tiers contrôlant à lui seul plus de 40 % des capacités de production manufacturière mondiale. Dans ce cas, ces investissements devront créer des emplois en Europe, stimuler l’innovation et la croissance, et générer une réelle valeur ajoutée dans l’UE grâce à des transferts technologiques. Ces conditionnalités marquent une rupture avec l’orthodoxie du libre-échange qui dominait jusqu’ici la politique commerciale de l’Union.
Mais quel sera l’impact de cette nouvelle approche du « Made in Europe » ? La France, qui plaide depuis plusieurs années pour une Europe plus protectrice, a été l’un des principaux promoteurs de ce texte. Alors que l’année 2025 s’est encore traduite par de nombreuses fermetures d’usines, ces mesures pourraient apporter un soutien aux industries vertes correspondant aux atouts français, notamment dans les domaines du nucléaire, des infrastructures énergétiques ou de certaines technologies bas carbone. L’Hexagone pourrait alors espérer capter une part significative des investissements liés à la transition écologique européenne.
Un risque de hausse du prix des appels d’offres publics
Cependant, l’impact réel du plan dépendra de plusieurs facteurs structurels, à commencer par la compétitivité, qui peut pénaliser l’attractivité de l’Hexagone. Dès lors, la préférence européenne pourrait bénéficier davantage à des pays plus compétitifs au sein même de l’Union. L’efficacité du plan dépendra également de la capacité nationale à attirer les investissements et à s’insérer dans les chaînes de valeur européennes redessinées.
Le « Made in Europe » fait suite à plusieurs mois de discussions animées entre les 27 États membres de l’UE et certains d’entre eux redoutent l’effet négatif de l’instauration de règles d’achat local. Par exemple, la Suède et la République tchèque craignent qu’elles ne découragent les investissements, aboutissent à une augmentation du prix des appels d’offres publics et au final nuisent à la compétitivité mondiale de l’UE. D’autres pays s’inquiètent aussi d’éventuelles représailles commerciales de la part de pays tiers, même si le texte final apparaît comme un compromis et que la préférence européenne reste ciblée sur certaines filières jugées critiques.
Les bénéfices de ce plan pourraient être moins importants que prévu, car certains pays, dont l’Allemagne, plaident pour qu’il soit étendu à des États disposant d’accords commerciaux avec l’UE. En clair, des produits industriels fabriqués par certains partenaires comme le Royaume-Uni, le Canada ou le Japon pourraient bénéficier d’un traitement de faveur et être considérés comme du « Made in Europe ».
Il est encore trop tôt pour savoir si ce plan pourrait booster la réindustrialisation du Vieux Continent. Pour l’heure, il s’agit d’une proposition de la Commission européenne qui doit encore faire l’objet de discussions au Parlement européen et au Conseil de l’UE avant son entrée en vigueur. Son objectif est en tout cas ambitieux, car elle vise à porter la part de l’industrie à 20 % du PIB européen d’ici 2035, contre environ 14 % aujourd’hui, c’est-à-dire retrouver son niveau du début des années 2000.
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