Longtemps reléguées au second plan du débat climatique, les traînées de condensation, ces lignes blanches laissées par les avions à haute altitude, s’imposent aujourd’hui comme un enjeu central de la transition aérienne. Selon un rapport publié par l’ONG Transport & Environment (T&E), leur contribution au réchauffement climatique est du même ordre de grandeur que celle des émissions de CO₂ de l’aviation. Un constat qui bouleverse les priorités, alors même que des solutions opérationnelles existent déjà.
Les traînées de condensation se forment lorsque la vapeur d’eau émise par les moteurs d’avion se condense autour de particules fines dans des zones de l’atmosphère très froides et saturées en humidité. La majorité disparaissent en quelques minutes, mais certaines deviennent persistantes et s’étalent puis évoluent en nuages artificiels capables de retenir le rayonnement infrarouge terrestre. Leur effet sur le réchauffement est plus fort la nuit, car en l’absence de soleil, ces traînées ne peuvent plus réfléchir le rayonnement solaire vers l’espace et ne font alors que piéger la chaleur émise par la Terre.
Le phénomène est extrêmement concentré. Moins de 3 % des vols seraient responsables d’environ 80 % du réchauffement lié aux traînées à l’échelle mondiale. Cette asymétrie ouvre la voie à une stratégie ciblée qui consiste à éviter ces traînées de condensation. Pour cela, il suffit d’ajuster légèrement la trajectoire des avions, le plus souvent par une montée ou une descente de quelques centaines de mètres, afin d’éviter les couches atmosphériques favorables à la formation de traînées persistantes. D’après T&E, ces modifications peuvent réduire fortement l’impact climatique d’un vol, avec un surcoût en carburant faible et maîtrisé.
L’Europe concentre une part importante, car elle ne représente qu’environ 25 % du trafic aérien mondial, mais est à l’origine de près de 45 % du réchauffement dû aux traînées. En cause : une combinaison de conditions météorologiques propices alliées à une forte densité de trafic. Les vols long-courriers jouent aussi un rôle clé, car bien qu’ils représentent moins de 10 % des départs, ils génèrent environ 40 % du réchauffement lié aux traînées, du fait des distances parcourues.
La nuit et les saisons froides : des périodes clés pour agir efficacement
Le facteur temporel est tout aussi déterminant. Les données analysées par T&E montrent que les vols opérés la nuit, ainsi qu’en automne et en hiver, ont un impact climatique bien supérieur à la moyenne. Entre octobre et mars, 45 % du trafic européen est responsable de 75 % du réchauffement dû aux traînées. La nuit, alors que le trafic est plus faible, l’impact par kilomètre parcouru peut être deux fois supérieur à la moyenne annuelle. Ces périodes, moins congestionnées, constituent donc une cible prioritaire pour déployer l’évitement à grande échelle.
Sa mise en œuvre repose largement sur la gestion du trafic aérien. Aujourd’hui, les trajectoires sont en effet principalement optimisées selon des critères économiques (coûts et carburant) et non climatiques. T&E appelle donc à une évolution structurelle du cadre européen, notamment par l’introduction d’indicateurs de performance climatique intégrant les effets non liés au CO₂ dans le ciel européen. D’après l’ONG, sans cette évolution réglementaire, l’évitement des traînées risque d’être marginal.
Deux niveaux d’action sont identifiés, avec une priorité donnée à la planification en amont. Lors de la préparation des vols, les compagnies peuvent ajuster la trajectoire des avions à partir de prévisions météorologiques dans le but d’identifier les zones à risque. En revanche, l’évitement en vol reste limité, notamment en raison de la congestion de l’espace aérien, et ne peut être envisagé que ponctuellement.
Pour passer à l’échelle industrielle, T&E plaide pour des essais opérationnels de grande ampleur en Europe, financés par l’Union européenne et accompagnés de mécanismes d’incitation financière, notamment via le marché carbone. Objectif : compenser les coûts supportés par les compagnies et intégrer progressivement la gestion des traînées dans les pratiques courantes du contrôle aérien. Sans se substituer à la réduction indispensable des émissions de CO₂, l’évitement des traînées de condensation pourrait devenir, selon l’ONG, « le levier climatique le plus efficace de l’aviation d’ici 2050 ».
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