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L’accord UE-Inde redistribue la concurrence industrielle

Posté le 30 janvier 2026
par La rédaction
dans Entreprises et marchés

L’Union européenne et l’Inde viennent de conclure un accord de libre-échange présenté comme historique, avec une baisse massive des droits de douane et des ouvertures graduelles. Au-delà des chiffres, le texte acte un rapprochement économique appelé à peser sur les équilibres internationaux. En creux, il accélère la recomposition des chaînes de valeur entre l’Europe et l’Asie, mais pas uniquement. Un nouvel épisode de la compétition commerciale mondiale s’ouvre désormais, avec des effets à venir pour de nombreux pays.

Le cœur de l’accord tient à la baisse des droits de douane et à l’ouverture progressive de secteurs longtemps considérés comme sensibles. L’ambition affichée côté européen est de doubler les exportations de biens vers l’Inde à l’horizon 2032 grâce à l’élimination ou la réduction des droits sur 96,6 % des biens échangés en valeur, pour un gain estimé à environ 4 milliards d’euros par an de droits économisés.

En face, l’UE prévoit des concessions tarifaires couvrant 99,5 % des échanges bilatéraux, avec une suppression immédiate des droits sur 90 % des biens indiens au lancement puis une extension à 93 % sous sept ans.

Automobile, machines, chimie, pharmacie, l’Inde desserre l’étau

La séquence la plus structurante concerne l’automobile, parce qu’elle combine droits élevés, quotas et calendrier. L’Inde abaisse des droits qui pouvaient atteindre 110 %, avec une entrée en vigueur à 30 ou 35 % sur plusieurs segments, sous quotas, puis une trajectoire vers 10 % selon un calendrier discuté entre les parties.

Les détails publiés évoquent aussi des exclusions importantes, notamment les véhicules sous un seuil de prix, l’absence de baisse hors quotas et l’absence de réduction sur certains kits assemblés.

Pour les industriels, l’effet ne se limite pas aux véhicules finis. Les paramètres de quotas et de montée en charge conditionnent les arbitrages sur la localisation, les partenariats et la profondeur d’intégration locale, tout en créant une fenêtre de négociation pour le transfert de technologies et l’accès à un marché où le premium reste une niche, mais attire l’attention des groupes européens.

Au-delà de l’automobile, l’Inde supprime ou réduit largement les droits sur une partie des importations industrielles en provenance de l’UE, notamment sur des familles comme les machines, les équipements électriques, des produits chimiques et la pharmacie, ce qui renforce l’intérêt du marché indien pour les fabricants de biens d’équipement et de chimie fine.

Côté agroalimentaire transformé, les concessions existent mais restent encadrées, avec des baisses sur des produits comme le vin et les spiritueux, et des garde-fous sur les produits les plus sensibles.

Exportations indiennes vers l’Europe, opportunités et friction réglementaire

Pour l’Inde, le gain immédiat tient à l’amélioration de l’accès au marché européen pour des secteurs exportateurs clés. Les droits sont appelés à tomber à zéro sur de nombreux postes, dont les produits de la mer, la chimie, les plastiques et caoutchoucs, le cuir et la chaussure, les textiles, l’habillement, des métaux de base, ainsi que les gemmes et la joaillerie.

L’effet est particulièrement visible dans le textile, où des exportateurs indiens expliquent compter sur l’accord UE-Inde après le choc des droits de douane américains, en misant sur la suppression des droits européens, dont un droit de 12 % sur les textiles mentionné dans les éléments publiés.

L’accord n’efface pas les contraintes de conformité. Les exigences de normes, de traçabilité et de conformité produit restent déterminantes dans la vitesse à laquelle les flux se réallouent. Le bénéfice tarifaire se matérialise en effet pleinement quand les entreprises maîtrisent la preuve d’origine, la documentation et la conformité réglementaire associée.

Un autre point de bascule concerne le carbone. L’UE maintient le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières sans exemption spécifique, malgré les demandes indiennes, tout en ouvrant une discussion technique sur sa mise en œuvre.

Dans le même temps, il est prévu une enveloppe de 500 millions d’euros de soutien à la réduction des émissions en Inde et un contingent de 1,6 million de tonnes d’acier indien admis à droit nul, présenté comme environ la moitié des exportations indiennes vers l’UE.

Le signal est double. Les producteurs indiens obtiennent un sas d’accès, mais la contrainte carbone devient une variable industrielle structurante pour conserver le marché européen.

Sur l’agriculture enfin, l’accord a été calibré pour limiter les fronts politiques. Des produits agricoles sensibles ont été exclus et l’ouverture se fait avec des garde-fous, ce qui réduit le risque de contestation, mais limite aussi certaines opportunités commerciales.

Politique américaine, accélérateur et effets de bord pour les États-Unis

Pour les États-Unis, l’accord de libre-échange UE-Inde agit d’abord comme un révélateur de concurrence. En Inde, les entreprises européennes bénéficient d’une baisse rapide des droits de douane sur une part importante des échanges, d’un calendrier d’élimination ou de réduction sur la grande majorité des exportations de l’UE, et de règles douanières simplifiées, ce qui renforce leur position face à des acteurs américains qui restent soumis au régime tarifaire indien de droit commun.

Dans l’Union européenne, la suppression progressive de droits sur une large part des produits indiens améliore l’accès de ces exportations au marché européen et peut accroître la pression concurrentielle sur certains fournisseurs américains. Sur le plan politique, le même accord est présenté comme un moyen de sécuriser la relation économique UE-Inde dans un contexte de tensions avec Washington, ce qui réduit mécaniquement la capacité d’influence américaine sur ce binôme.

Par ailleurs, le texte ne modifie pas la logique du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, maintenu sans exemption par pays, ce qui écarte l’hypothèse d’un traitement de faveur qui aurait pu profiter indirectement aux États-Unis. Enfin, la logique affichée de chaînes de valeur plus résilientes et diversifiées renforce l’attractivité de l’Inde comme base industrielle tournée vers l’Europe, un facteur susceptible d’inciter Washington à accélérer sa propre discussion commerciale avec New Delhi.

À Washington, la signature de l’accord UE-Inde a été accueillie par une critique ouverte de l’exécutif américain. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a dit sa déception, en reprochant à l’Union européenne de privilégier l’ouverture commerciale avec New Delhi au détriment, selon lui, de la cohérence occidentale face à la Russie, notamment à cause des flux de produits raffinés en Inde à partir de brut russe qui alimentent ensuite le marché européen.

Le représentant au commerce Jamieson Greer a, de son côté, estimé à l’antenne de Fox Business que l’accord avantageait surtout l’Inde, en insistant sur le gain d’accès au marché européen et sur les dispositions de mobilité, tout en suggérant que l’UE persiste dans une mondialisation que Washington cherche au contraire à corriger.

Ces prises de position s’inscrivent dans un contexte où Bruxelles et New Delhi revendiquent un accord pensé pour sécuriser leurs échanges et réduire leur dépendance vis-à-vis des États-Unis.

En creux, la réaction américaine traduit une double inquiétude, la perspective d’un avantage compétitif européen en Inde et la crainte d’être marginalisé dans la redéfinition des chaînes de valeur entre l’Europe et l’Asie.


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