Dans les années 1920-1940, le foisonnement théorique et expérimental
de la physique nucléaire, discipline alors en plein essor, a également
dû répondre au besoin de maîtrise de l’énergie atomique. En effet,
quantifier et maîtriser la réaction en chaîne dans un système nucléaire
nécessite la résolution d’équations décrivant le comportement du flux
de neutrons et l’évolution des concentrations des différents noyaux ;
équations dont les coefficients sont des constantes appelées «
données nucléaires
». Cette thématique est donc primordiale depuis
fort longtemps. Cet objectif correspond à ce qu’Emilio Segrè appelait
avoir de « bons nombres » : “
In an enterprise such as the building
of the atomic bomb the difference between ideas, hopes, suggestions
and theoretical calculations, and
solid numbers
based on measurement, is paramount.”
Ce concept
était déjà associé à cette époque à la nécessité de développer des
approches théoriques (modèles de réactions nucléaires, fission), d’initier
la mesure d’observables physiques fondamentales par le biais d’expériences
microscopiques, et, très rapidement, de mettre en place des expériences
dites « intégrales » (par exemple mesure de masse critique, etc.).
Ces trois piliers caractérisent encore aujourd’hui l’activité d’évaluation
des données nucléaires.
Les données nucléaires continuent à jouer un rôle essentiel, au
même titre que les méthodes numériques et les algorithmes associés,
dans les calculs de conception et d’analyse de toutes les applications
de l’énergie nucléaire, de la radioprotection à la criticité. En raison
de la réduction des biais de calcul due aux progrès des sciences du
numérique (mathématiques appliquées, génie logiciel, informatique…),
la dépendance des résultats à la qualité des données nucléaires devient
prépondérante.
Cet article est consacré au processus d’évaluation de ces données,
en insistant sur les phénomènes physiques de base, dont certains éléments
de modélisation sont encore perfectibles. L’objectif de ce processus
est l’obtention de grandeurs utilisables par les codes de calcul de
neutronique, qui permettent la conception et l’analyse des systèmes
nucléaires, en particulier les réacteurs. L’évaluation combine modèles
de physique, techniques mathématiques et informatiques, expériences
destinées à l’obtention de grandeurs et à la validation de l’ensemble
à divers niveaux. Les sections efficaces à petit nombre de groupes
ont été utilisées très tôt, pour des applications militaires et exploratoires,
avec des outils de calcul sommaires. Depuis les premières bibliothèques
de sections efficaces destinées aux codes de calcul des années 1960-1970,
le processus a considérablement...