Quel rapport peut-il y avoir entre une échelle de grandeur – le
nanomètre – et un questionnement éthique ? Certes, les ruptures de
propriétés rendues possibles par l’accès à l’échelle nanométrique
promettent de nouvelles applications. Certaines existent déjà : nanoparticules
pour améliorer les performances des matériaux ou les propriétés optiques
des cosmétiques, des encres et des plastiques. Celles-ci posent des
problèmes de toxicité et d’écotoxicité. Dans ce cas, pourquoi en appeler
à la réflexion éthique, et ne pas se contenter d’étendre le champ
de compétence des approches existantes d’analyse et de gestion des
risques ? D’autres applications sont attendues pour demain : composants
électroniques moléculaires pour des ordinateurs plus petits et plus
rapides, nanosondes permettant de concevoir des tests diagnostiques
sensibles à la molécule près, médicaments ciblés, capteurs-actionneurs
miniaturisés pour la dépollution, etc. La plupart de ces recherches
en sont encore au stade des nano
sciences
, désignant la recherche
en amont sur les propriétés de la matière à l’échelle nanométrique.
Leurs applications – les nano
technologies
– seront transférées
à l’industriel dans un futur plus ou moins lointain selon leur maturité
et leur potentiel économique. Or, si celles-ci sont susceptibles de
poser des questions d’éthique, en quoi ces questions sont-elles spécifiques
aux nanotechnologies ? Les divers champs de l’éthique appliquée (éthique
des technologies de l’information, bioéthique, éthique environnementale,
etc.) ne sont-ils pas suffisamment équipés pour s’en emparer ? Enfin,
certaines applications font l’objet d’anticipations préfigurant un
futur encore lointain : électronique ambiante, interfaces homme-machine,
organes artificiels, nano-robots… La « nano-éthique » relèverait alors
essentiellement d’une approche d’anticipation des impacts futurs.
Or, en se focalisant sur des applications à venir, et par conséquent
sur des impacts qui ne sont pas encore avérés et relèvent du domaine
de la spéculation, ne risque-t-on pas de passer à côté d’enjeux éthiques
bien actuels et qui concernent le présent de la recherche ?
Le présent article s’efforce par conséquent d’aborder l’éthique
des nanosciences et nanotechnologies (NST) autrement qu’en se focalisant
sur l’étude des applications et de leurs impacts « potentiels ». Plutôt
que de considérer comme « naturelle » et allant de soi la « demande »
d’éthique des NST, il présente celle-ci comme une
construction
témoignant d’une volonté politique
. Il affirme que cette construction
doit être à la fois
critiquée et saisie comme une opportunité
pour repenser à nouveaux frais la pratique de...