Dans un livre célèbre, B. Mandelbrot introduisait, en 1975, les fractales dans notre vision du monde. La diffusion de ce concept a suivi des trajets aussi étranges que les objets eux-mêmes. Parti d'une notion mathématique, ce concept s'est répandu lentement dans les diverses branches des Sciences. Non qu'on ne reconnût pas bientôt ces objets en Physique ou en Biologie, mais une connotation métaphysique a rendu cette idée suspecte aux yeux de nombreux scientifiques. C'est une histoire qui s'est pourtant déjà déroulée dans d'autres circonstances, et pour d'autres objets. Il y a maintenant si longtemps que nous l'avons presque oubliée : les sceptiques grecs niaient l'utilité de la Géométrie euclidienne, car cette science était basée, selon eux, sur des concepts abstraits et inimaginables. « La ligne droite est inconcevable » écrivait Sextus Empiricus, et il argumentait cette assertion par l'impossibilité de représenter – et même, de se représenter mentalement – un tel objet infini et d'épaisseur nulle. Pour les fractales, nous sommes confrontés à des vertiges similaires. On y trouve une nouvelle sorte d'infini, qui fut rapidement récupéré par notre inconscient collectif ; je ne parlerai même pas de l'introduction des fractales dans l'art, qui a permis une focalisation supplémentaire du grand public sur cette notion. On commence à deviner ici quel effort doit faire le scientifique pour s'affranchir d'un tel poids métaphysique et rester à un niveau pragmatique. Et l'on excusera ceux qui ont été tentés de dire un jour avec un certain dédain : « les gens voient maintenant des fractales partout ! ». Même si ce genre de réflexion a freiné la diffusion d'une idée qui se révèle pourtant chaque jour plus féconde.
Alors, doit-on voir des fractales partout ou doit-on nier leur existence réelle ? Heureusement, il existe une « voie du milieu »: les
fractales réelles
existent dans un certain domaine de longueurs. En deçà de ces limites, nous voyons un objet fractal et les propriétés physiques reflètent fidèlement la fractalité de la structure. Au-delà, l'objet redevient commun. C'est cette approche, résolument orientée Physique, que nous allons voir dans cet article, sur des exemples réels, et le lecteur sera donc exempté de cet exercice mental éprouvant : essayer d'imaginer ces objets qui, comme la ligne droite, doivent en principe être matériels et structurés, bien que de volume exactement nul...
Le parti pris volontaire de cet article est donc limité aux
objets fractals volumiques
étudiés en Physique. On y parlera volontiers d'agrégats, qu'il faut entendre dans le sens général d'objets fabriqués à partir d'entités microsco-piques (les particules). Cela signifie que, pour des raisons d'homogénéité d'écriture,...