Le monde des ingénieurs agronomes, de la recherche agronomique et de manière générale des acteurs du secteur agroalimentaire, tant au niveau national qu'au niveau international, fait régulièrement face depuis une vingtaine d'années à des « crises » – sanitaires, environnementales, économiques – qui, l'une après l'autre, fissurent le consensus apparu à l'issue de la seconde guerre mondiale autour d'un modèle d'agriculture généralement qualifié de « révolution verte ». Le projet de la révolution verte a été inspiré et rendu possible par la révolution industrielle du
XIX
e
siècle et le triomphe dans la première moitié du
XX
e
siècle de la rationalisation tayloriste du travail : fragmentation et spécialisation du travail, organisation de la fabrique comme espace clos et contrôlé de production, mécanisation du travail, normalisation des produits et des outils, allongement des chaînes de production et de commercialisation. L'application de ce modèle de production à l'agriculture a été rendue possible par l'essor de la chimie et de la génétique modernes.
Confrontée à la diversité des terroirs et notamment des sols, l'agriculture avait historiquement composé avec les contraintes du milieu. Quand elle ne l'avait pas fait, cela avait été à ses dépens et à celui des sociétés dont elle était le support : dégradations de l'environnement et famines ont ponctué l'histoire de l'agriculture. Le paquet technique de la révolution verte va permettre de s'affranchir partiellement de ces contraintes : association d'outils puissants, capables de remodeler l'espace et de contrôler l'eau (drainage, irrigation, etc.), des engrais chimiques de synthèse capables de se substituer à la fertilité biologique des sols, des pesticides (insecticides, puis herbicides, puis fongicides) capables de réprimer tous les concurrents des plantes cultivées, la génétique, la sélection et les biotechniques enfin qui produisent semences et races d'élevage homogènes, allant parfois jusqu'au clonage afin d'obtenir un peuplement parfaitement homogène au comportement supposé prévisible. Ce mode de pensée visant à la maîtrise totale de toutes les composantes du système trouve son aboutissement ultime dans l'agriculture hors-sol sous serre dans laquelle tous les facteurs – nutrition, température, atmosphère enrichie en dioxyde de carbone, éclairage, etc. – sont contrôlés. Le processus d'industrialisation de l'agriculture par artificialisation de l'environnement et réification du vivant achève son paradigme. En termes de productivité par actif et de massification de la production à court et à moyen termes, ce modèle agricole a parfaitement atteint ses objectifs, comme son modèle industriel d'ailleurs. L'abondance de...