Il semble bien difficile de parler du développement de l’éthique
de l’ingénierie en France, contrairement à d’autres pays, à commencer
par les États-Unis, où ce domaine de l’éthique appliquée est établi
depuis les années 1980 sous l’appellation « engineering ethics ».
L’expression même « éthique de l’ingénierie » continue de susciter
de l’étonnement pour un public français qu’il soit composé de non-spécialistes,
d’ingénieurs voire de philosophes. Elle est pourtant utilisée depuis
de longues années dans d’autres régions de la francophonie, comme
le Québec. L’existence de codes de déontologie, écrits par des ingénieurs
pour des ingénieurs, est par ailleurs attestée depuis le début du
XX
e
siècle avec le plus ancien code publié au Royaume-Uni
par la prestigieuse Association of Civil Engineers en 1910. C’est
cependant surtout aux États-Unis que ce genre d’écrit a trouvé un
contexte culturel et social particulièrement favorable pour se déployer
depuis le début du XX
e
siècle jusqu’à ce jour.
Pourtant, les Français ne sont pas moins concernés que leurs homologues
nord-américains par le dilemme entre leur devoir d’obéissance organisationnelle
et leur responsabilité sociale, thématique abondamment discutée outre-Atlantique
dans le milieu des ingénieurs à travers des cas de whistleblowing
depuis les années 1970. La traduction en France au début des années
2000 de ce mot par « alerte éthique » ou « alerte professionnelle »
n’a pas touché en premier lieu les milieux d’ingénieurs. Elle n’a
pas non plus concerné d’abord le type de dilemme tant discuté par
les ingénieurs états-uniens. C’est plutôt au sujet d’exactions financières
que ces notions se sont diffusées, à partir des entreprises françaises
travaillant avec les États-Unis, obligées de mettre en place des procédures
de signalement en application de la loi Sarbanne-Oxley (2002) votée
après les scandales financiers d’Enron et WorldCom.
Dans un autre contexte culturel, en Allemagne, on a vu des outils
spécifiques d’évaluation des techniques être intégrés depuis les années
1980 à la réflexion des ingénieurs, témoignant d’un souci pour des
questions éthiques. Or, on peut penser que celles-ci concernent autant
les ingénieurs français que leurs homologues d’outre-Rhin. Ailleurs
encore, on a vu se développer de nouvelles collaborations entre ingénieurs
en R&D et chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales
sous des appellations aussi diverses que Value Sensitive Design, Constructive
Technology Assessment, Political Technology Assessment, Socio-Technical
Integration Research, Network Approach for Moral Evaluation. Si de
tels outils que l’on trouve par exemple aux États-Unis et aux Pays-Bas
ont des équivalents dans les...