Il semble bien difficile de parler du développement de l'« éthique de l'ingénierie » (
Engineering Ethics
) en France, contrairement à d'autres pays à commencer par les États-Unis où ce domaine de l'éthique appliquée – où l'on trouve aussi l'éthique médicale, des médias ou des affaires pour ne citer que les plus connus – est établi depuis les années 1980. L'expression même « éthique de l'ingénierie » continue de susciter de l'étonnement pour un public français qu'il soit composé de non-spécialistes, d'ingénieurs ou même de philosophes. Elle est pourtant utilisée depuis de longues années dans d'autres régions de la francophonie, comme le Québec où l'on peut situer son essor une décennie avant les États-Unis. Quant à l'existence de codes de déontologie, écrits par des ingénieurs pour des ingénieurs, celle-ci est attestée depuis le début du
XX
e
siècle en Grande-Bretagne. Mais, c'est surtout aux États-Unis qu'elle a trouvé un contexte culturel et social où se déployer au cours du
XX
e
siècle jusqu'à ce jour.
Pourtant, les ingénieurs français ne sont pas moins concernés que leurs homologues nord-américains par le dilemme entre leur devoir d'obéissance organisationnelle et leur responsabilité sociale abondamment discuté Outre- Atlantique dans le milieu des ingénieurs à travers des cas de «
Whistleblowing
» dont certains, comme celui de Roger Boisjoly (qui travaillait pour la navette
Challenger
), sont devenus des cas d'école. La traduction en France au début des années 2000 par les expressions « alerte éthique » ou « alerte professionnelle » n'a pas touché en premier lieu les milieux d'ingénieurs. Il n'a pas non plus porté sur la volonté de faire face au dilemme cité plus haut. C'est plutôt dans les milieux de dirigeants et de cadres (dont les ingénieurs) que l'expression s'est diffusée, à partir des entreprises françaises travaillant avec les États-Unis, obligées de mettre en place des procédures d'alerte, en application de la loi Sarbanne-Oxley votée après le scandale d'Enron.
Pourtant, pour prendre un autre exemple, les outils spécifiques d'évaluation des techniques qui sont intégrés depuis les années 1980 à la réflexion éthique des ingénieurs allemands concernent certainement autant les ingénieurs français. Par ailleurs, les collaborations entre ingénieurs et chercheurs en sciences humaines et sociales, mises en place dans les entreprises américaines et néerlandaises sous des appellations aussi diverses que « Value Sensitive Design », « Constructive Technology Assessment », « Political Technology Assessment », « Socio-Technical...