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Décryptage

Femmes scientifiques en France : chiffres et état des lieux

Posté le par La rédaction dans Entreprises et marchés

Stendhal soutenait que « l’admission des femmes à l’égalité parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation et elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain. » À notre époque, la Journée de la Femme permet chaque année de soulever certains points relatifs à la position de la femme dans nos sociétés. Bien qu’elles soient majoritaires parmi les diplômés d’études supérieures, elles sont sous-représentées dans les métiers scientifiques. Entre clichés, autocensure, plafond de verre et difficultés à concilier vie de famille et recherche, quel est aujourd’hui en France le paysage des femmes en science ?

[Cet article a été publié initialement sur le blog MyScienceWork]

Pr. Bonnie Bassler, Lauréate 2012 du programme l’Oréal-UNESCO For Women in Science, dans son laboratoire de l’université de Princeton.
(Photo credit: Julian Dufort for the l’Oréal Corporate Foundation)

Pourquoi se questionner sur la place des femmes dans les métiers scientifiques ? L’avant-propos du livre « Les Femmes dans l’Histoire du CNRS » répond à cela en citant Philaminte, héroïne des « Femmes savantes » de Molière lorsqu’elle clame : « Je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, de cette indigne classe où nous rangent les hommes, de borner nos talents à des futilités et de nous fermer la porte aux sublimes clartés. » Les études supérieures ayant été longtemps fermées aux femmes, peu d’entre elles pouvaient prétendre intégrer les cercles d’intellectuels. C’est donc en premier lieu parce qu’on ne leur en donnait pas les moyens que les femmes ont peu contribué aux premières révolutions scientifiques. Aujourd’hui, dans les pays industrialisés, la place des femmes dans les écoles et universités est incontestée. Les étudiantes sont majoritaires dans les universités, sauf en doctorat où elles sont seulement 47,7 %. En France, en 2011, 59,5 % des jeunes diplômés de Master étaient des femmes et 56,5 % en licence. Elles sont en moyenne plus jeunes lors de leur entrée à l’université, affichent un taux d’abandon plus faible et ont en moyenne de meilleurs résultats.

Il existe par contre des différences importantes entre les disciplines. Les femmes sont particulièrement présentes en langues (73,7 %), en lettres et science du langage (71,1 %) et en sciences humaines et sociales (68,4 %). Elles sont par contre très minoritaires en sciences fondamentales et en sciences appliquées (28,1 %) ainsi que dans les cursus sportifs (31,4 % en STAPS). En médecine, en pharmacie et en sciences économiques et commerciales, les effectifs sont proches de la parité. Les femmes sont majoritaires dans les filières des services et minoritaires dans les filières techniques (46 % en licence professionnelle et 39,8 % en DUT). En école d’ingénieur où elles représentent plus d’un quart des diplômés, la part des femmes continue d’augmenter. En informatique, les filles sont très peu présentes et témoignent trop souvent d’une aversion pour cette discipline ainsi que pour les mathématiques. Notons que 45 % des élèves de Terminale scientifique sont des filles mais que ce taux peut tomber en dessous de 1 ou 2 % pour l’option « mathématique ».

En science comme dans de nombreux autres corps de profession, les femmes sont freinées par plusieurs paramètres socio-culturels. Selon Claudie Haigneré, médecin, première spationaute française, présidente d’Universcience : « Il existe énormément de femmes qui ont des atouts certains mais elles sont parfois confrontées au plafond de verre. Il est transparent, on ne le voit pas mais pourtant il s’agit d’un obstacle. Il est basé sur des stéréotypes, par exemple celui de la place du métier du mari par rapport à celui de l’épouse. Le manque de confiance en soi, l’autocensure de certaines jeunes femmes y participe également beaucoup. »

Les enseignantes sont majoritaires dans les collèges et lycées par contre dans l’enseignement supérieur elles représentaient seulement un peu plus d’un tiers des effectifs en septembre 2011 (36,2 % d’enseignants-chercheurs). Elles exercent de trois à cinq fois plus souvent à temps partiel et elles ont un indice moyen de rémunération moins élevé. En ce qui concerne la recherche, leur part représente 32 % des chercheurs permanents du CNRS et 47,8 % des chercheurs de l’INSERM. Dans ces deux institutions, on constate que le taux de femmes diminue fortement pour les postes de plus hautes responsabilités. A l’INSERM comme au CNRS, le taux de femmes directeur de recherche est bien plus faible que pour les chargés de recherche. Et bien qu’elles soient souvent majoritaires dans les métiers des corps d’ingénieurs et de techniciens, le constat est le même : plus le grade est élevé, moins il y a de femmes.

Répartition par genre et par catégorie professionnelle à l’INSERM (c) Bilan social INSERM 2010

Les femmes scientifiques sont particulièrement peu présentes aux plus hauts postes de décision. Sur 410 directeurs d’unités de recherche de l’INSERM, seuls 18,1 % sont des femmes. Par contre, les doctorants financés par des partenariats INSERM/Régions sont très majoritairement féminins (75%) contrairement aux postdoctorants (seulement 45,5 %). Des variations existent entre les différentes disciplines scientifiques et reflètent le taux d’étudiantes dans les cursus universitaires. Elles sont donc beaucoup plus présentes en sciences humaines et sociales et en lettres. En science, la biologie est la seule discipline scientifique à tendance féminine.

D’après Martine Sonnet, historienne, les femmes ont été présentes au CNRS dès sa création en 1939. Sans être négligeable, leur présence était minoritaire. Ces chiffres ont ensuite progressé mais il reste difficile d’atteindre la parité. S’il ne semble pas exister de frein apparent à la parité, les raisons de cette situation seraient liées à des paramètres beaucoup plus sous-jacents issus de notre culture et de notre société.

A l’évidence, les stéréotypes de genre ont un fort impact sur la place de la femme dans la société. Ceci est mis en évidence dans de nombreux contextes et malgré d‘importants progrès, les clichés ont la vie dure. Ceux qui concernent la distinction des genres touchent les individus à un âge particulièrement précoce.

« Le stéréotype émotif, sexuel, et psychologique des femelles commence quand le docteur dit : C’est une fille. »
Shirley Chisholm, femme politique afro-américaine.

Nos actes sont majoritairement inspirés de notre éducation et notre environnement socio-culturel et seul un faible pourcentage est dicté par notre genre biologique. Mais s’il est simple de blâmer les stéréotypes, il est aussi simple de constater que nous en véhiculons tous. Les stéréotypes ont récemment trouvé un solide allié grâce à la déformation grossière des connaissances scientifiques. Certains journaux ont dernièrement titré « On aurait découvert le gène de l’infidélité chez l’homme. » « Et pourquoi pas un gène de l’aspirateur ! » ironisait Véronique Chauveau à ce propos. Il est important de distinguer les biais biologiques et des représentations sociales. La sociologue Christine Détrez et la neurobiologiste Catherine Vidal citent souvent ces explications ‘biologisant’ nos comportements en soulignant que « rien n’est jamais figé dans le cerveau. Sans arrêt, il est en construction, des connexions se font et se défont entre les neurones, en fonction de l’apprentissage. »

Pr. Susana Lopez, Lauréate 2012 du programme l’Oréal-UNESCO For Women in Science
(Photo credit: Julian Dufort for the l’Oréal Corporate Foundation)

Mais avant d’être la victime de préjugés discriminatoires de la part d’un employeur ou d’un collègue, les femmes sont elles-mêmes porteuse de ces jugements. Une étude récente montre que 30 % des jeunes filles et 9 % des garçons désignent les mathématiques comme la discipline dans laquelle ils sont le moins bons. Le manque de confiance est le paramètre clé de ce constat. Les filles réussiraient moins bien à un examen si on leur présente l’examen à venir comme étant très complexe. Un article du Huffington Post comparait ce phénomène à la question de l’œuf et de la poule. Les filles pensent moins bien réussir que les garçons et seraient donc moins motivées à essayer de réussir. Cet article met aussi en avant la chute des résultats scolaires des filles par rapport aux garçons au moment de l’adolescence. En parallèle, de récentes études de l’éducation par la sanction montrent que les garçons sont aussi les victimes de clichés mêlant virilité, sexisme, effronterie et punition. Nous sommes donc tous victimes de stéréotypes.

Alors qui sont ces femmes scientifiques hors des clichés ? Si les premières femmes scientifiques étaient souvent célibataires, celles d’aujourd’hui concilient le plus souvent vie de famille et travail en laboratoire. Mais s’il est courant de croiser de jeunes enfants dans les couloirs de laboratoire, il reste difficile de gérer carrière et famille. Ceci explique que les femmes fassent plus souvent le choix de travailler à temps partiel. L’évolution actuelle du rôle du père dans l’éducation et les tâches ménagères est néanmoins un élément relativement récent et favorisant les possibilités professionnelles des femmes. Dans les unités de recherche, l’absence de politique de ressources humaines rend les situations très diverses suivant les disciplines et les laboratoires. Cependant la situation du CNRS est loin d’être isolée et reflète l’état de la majorité des carrières valorisées par nos sociétés. Les emplois scientifiques étant un vecteur d’innovation et de développement, il serait dommage de n’y employer que la moitié des cerveaux dont nous disposons.

Source des chiffres :

CNRS : Bilan social 2010 et le dossier Parité 2010

Université : Rapport « Repères et références statistiques – édition septembre 2011 »

INSERM : Bilan social 2011

 

Par Laurence Bianchini

 

[Cet article a été publié initialement sur le blog MyScienceWork]

 

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