Dans les années 2010, l’industrie européenne connaît un mouvement
d’innovation qui, à partir de l’Allemagne, se diffuse sur le reste
du continent : l’industrie 4.0. Présentée comme la révolution industrielle
du III
e
millénaire, cette nouvelle ère de l’industrie se
caractérise par une digitalisation de l’usine, la montée en puissance
de l’IoT (Internet of Things), et promet à l’humain un rôle central.
Cette promesse est renouvelée et renforcée dans les années 2020 par
l’industrie 5.0, dont la définition oscille entre nouvelle révolution
ou continuation d’un même mouvement d’innovation dans le sillage de
la 4.0. L’industrie 5.0 souhaite mettre à contribution l’IA, l’XR
(« extended reality », terme à la signification étendue englobant
la réalité virtuelle, la réalité augmentée et la réalité mixte) et
la robotique, afin d’augmenter la productivité de l’usine, tout en
améliorant la vie des opérateurs et des opératrices, désormais au
centre de la chaîne de production. Ainsi, ces visions de la nouvelle
industrie augurent autant une révolution technologique qu’humaine :
grâce à la technologie, le travail ouvrier devient moins pénible,
moins dangereux et se recentre sur les tâches à forte valeur ajoutée.
Dans ce discours techno--positiviste, un objet technique trouve une
place particulière : le cobot, ou robot collaboratif. Ce néologisme
apparaît à la fin des années 1990 pour décrire un robot conçu pour
travailler en synergie avec l’humain. Inconnu au grand public jusqu’au
début des années 2010, ce terme devient central dans cette nouvelle
industrie plus humaine. Par rapport au robot industriel classique,
qui doit être intégré derrière une cage et travailler en autonomie,
le cobot s’installe à côté des personnes, travaille avec elles et
les soulage dans les tâches les plus répétitives. Il s’agit d’un changement
technique profond du robot : d’objet réalisant un geste automatique,
il se transforme en objet ontologiquement différent, accomplissant
désormais un geste d’assistance. En ce sens, ce changement peut être
considéré comme révolutionnaire.
Cette vision de l’industrie, ainsi que la place et l’usage révolutionnaire
de ce robot collaboratif, sont tellement séduisants qu’ils méritent
d’être questionnés. Ce questionnement est d’autant plus pertinent
compte tenu du flou qui peut entourer cette nouvelle discipline qu’est
la « cobotique », la « robotique collaborative », un terme qui décrit
des systèmes technologiques assez différents dans le temps, tout en
maintenant ce même objectif de collaboration avec l’humain. Cet article
pose la problématique suivante : le cobot est-il porteur d’un changement
majeur de paradigme dans la production industrielle, en favorisant
l’émergence d’une collaboration entre les humains et les machines ?
Afin de répondre à cette...