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Décryptage

Nouveau marché de l’espace : deux conceptions s’affrontent

Posté le par Iris Borel dans Espace

L'avènement du « New Space » fait apparaître de nouveaux modèles économiques, plus proches des marchés industriels classiques. Certains en profitent pour reprocher aux agences nationales d'être inadaptées. Débat.

En novembre 2017, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie s’interrogeait sur Europe 1. L’Esa a-t-elle fait le bon choix en lançant le programme Ariane 6 ? Cette petite Ariane 5 sera-t-elle suffisamment compétitive pour faire face à la montée de Space X ou d’autres acteurs privés qui arrivent sur le marché des lancements ?

Dans un courrier du 25 mai 2018 adressé à Angela Merkel et Emmanuel Macron et en copie à plusieurs ministres des deux pays, Tom Enders critiquait vivement la gouvernance des agences spatiales nationales et de l’agence européenne. Dans cette lettre dont le contenu a été rapporté par LaTribune.fr, le patron d’Airbus explique que les processus de décision de l’Agence spatiale européenne (ESA) et des agences nationales sont « clairement insuffisants pour faire face à un environnement nouveau, très dynamique et qui change rapidement ». Il critique « les interventions politiques » à l’origine selon lui de lenteurs dans les processus de décision et remet en question le principe de retour géographique sur investissement [On attribue les missions et travaux dans les pays qui investissent]. Il propose que la France et l’Allemagne discutent directement avec les industriels pour mettre en place de nouvelles politiques spatiales.

Ces deux interventions soulignent combien le temps du spatial, autrefois long, coûteux, planifié est en train de devenir celui des affaires : courtermiste, à bas coûts, opportuniste et flexible. Y a -t-il de la place pour les deux modèles concomitamment ?

Une place pour deux ?

Derrières des discours qui peuvent paraître iconoclastes se cachent cependant deux vérités : oui, la structure en agence spatiale apporte une lourdeur administrative qui ralentit les processus de décision, mais difficile de croire pour autant que l’on peut s’en passer d’institutions comme le Cnes et les agences spatiales qui sont déterminantes et structurantes dans la filière.

Ces discours qui ressemblent beaucoup aux positions adoptées outre-Atlantique et qui sont particulièrement visibles depuis l’arrivée de Donald Trump où la Nasa, chapeautée par le Conseil national de l’espace, devient un organe de coordination et doit se concentrer sur un retour de l’homme sur la Lune en s’appuyant sur de grands industriels privés (Boeing, Lokheed Martin, Space X). Le reste des activités est privatisé au maximum et les budgets de la recherche civile gelés voire diminués. Une part conséquente des budgets spatiaux étant réservés à la recherche et aux actions militaires. Mais qu’on ne s’y trompe pas. L’espace ça coûte cher et les grands acteurs, qu’ils soient américains comme Boeing ou Space X ou européens comme Airbus espèrent bien encore profiter des subsides publics pour leur développement. Ils veulent juste que ça se fasse plus vite et plus directement. La question sous-jacente est alors celle de la gouvernance – à qui appartiendra la politique spatiale : à des acteurs privés économiques servant leurs intérêts ou à des institutions publiques qui doivent servir les acteurs civils ?

Deux approches différentes du « New Space »

Des différences culturelles et structurelles entre USA et Europe découlent les différences dans l’approche du nouveau marché spatial. La richesse et la facilité à lever des fonds pour monter des start-up technologiques outre-Atlantique est sans égal alors que le modèle européen continue de s’appuyer beaucoup sur des fonds institutionnels et des subventions. Ceci a deux conséquences : un démarrage plus lent côté européen, et une moins bonne visibilité. Pour attirer les fonds privés, les entreprises américaines doivent hyper-communiquer sur leurs avancées et leurs produits. Ainsi, à l’occasion d’une table ronde lors du Toulouse Space Show, Pacôme Révillon, président d’Euroconsult, cité dans un article de LaTribune.fr, soulignait que : « on a l’impression que les États-Unis avancent aujourd’hui alors que la plupart des constellations en sont encore à l’état de projet, elles ne seront lancées que vers 2021-2022. La plupart des sociétés sont en train de promouvoir, d’essayer de vendre leur idée. En Europe, on attend davantage de bien verrouiller le concept avant d’en faire la promotion ».

Et l’Europe accueille elle aussi de nombreuses start-up et initiatives du New Space. Et tout l’écosystème est activement soutenu par les institutions. A l’instar du Cnes qui étudie depuis 2016 les nouvelles applications de l’espace (santé, véhicule autonome, agriculture…) au sein d’une direction de l’innovation dédiée et qui est partenaire de l’entreprise Nexeya pour le développement du chaîne de construction de nanosatellites. Enfin, l’institution publique est aussi à l’origine de la création en mai dernier d’un fonds d’investissement public-privé, CosmiCapital, de 80 à 100 millions d’euros pour soutenir les jeunes entreprises.

Le grand flou

Alors que les programmes spatiaux soutenus par les agences et leurs émanations privées comme Arianespace sont le fruit d’une longue expérience et assure une certaine visibilité et stabilité aux différentes initiatives, le modèle privé doit encore faire ses preuves : la rentabilité des projets de fusée réutilisable est encore à totalement démontrer et certains échecs montrent les limites de l’exercice. Ainsi, par exemple, l’abandon du Google Lunar Prize après plusieurs reports du délai limite. Aucune équipe n’ayant réussi à être prête en concevant à la fois un module opérationnel prêt à être lancé et une place dans un lanceur fiable capable de tenir les délais. Pendant encore de longues années, les deux modèles économiques vont forcément coexister. Reste à savoir comment se feront les interactions entre eux. Dans un monde où, ne l’oublions pas, la concurrence n’est pas qu’intra-occidentale : la Chine notamment affiche des programmes conséquents dans le New Space. En toute discrétion. Et avec son propre modèle économique.

 Sophie Hoguin

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Posté le par Iris Borel


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