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Culture

Episode # 7: le projet Effiscience

Posté le par Marie Bationo dans Insolite

Episode # 7

En juillet-août, Techniques de l’Ingénieur vous propose de suivre notre feuilleton de l’été : chaque semaine, découvrez les nouvelles de science-fiction sélectionnées dans le cadre de notre concours « Comment la science et les techniques façonneront le monde en 2086 ? ». Pour ce septième épisode, découvrez le monde du travail selon Madelicea.

Alicia Machet-Reneuil gara son Aston Martin sur le parking visiteurs du siège social de l’entreprise Soob, groupe international spécialisé dans la fabrication de fibres de verre et de carbone. La société était florissante mais avait pourtant fait appel à son cabinet d’expertise, afin d’accroître sa rentabilité. Les bénéfices mirobolants stagnaient, au grand désespoir des actionnaires propriétaires, qui en voulaient toujours plus, et du Comité Directeur, qui craignait de se voir remplacé.

D’une allure aussi élégante que rapide, Alicia pénétra dans le hall et apprécia l’efficacité du poste d’accueil, qui très rapidement lui présenta d’un geste professionnel un badge l’habilitant à pénétrer dans les locaux de l’entreprise. La concurrence industrielle faisait rage, et on ne lésinait pas sur la sûreté. En quelques secondes, elle put rejoindre les ascenseurs et commença à distinguer les changements qu’elle avait opérés dans l’entreprise.

Quelques semaines plus tôt, à cette heure-là, ils étaient des dizaines de cadres à attendre devant les portes des ascenseurs en échangeant poignées de main, sourires, anecdotes, comptes rendus de soirée. Aujourd’hui, seules cinq personnes s’y engouffrèrent avec elle puis immobiles et muettes, restèrent ainsi, jusqu’à leur étage.

Alicia sourit en elle-même : la mission avait semblé difficile dans un premier temps, car les processus classiques d’optimisation avaient déjà été appliqués. Mais grâce à la technologie, elle était parvenue à un résultat qui devait plaire à ses commanditaires.

Elle entra d’un pas conquérant à l’étage de la Direction Générale pour se rendre dans la salle du Comité de Direction. Aucun bruit de conversation ne lui parvint en longeant le grand couloir luxueux. Là encore, on ne trouvait que des cadres supérieurs strictement affairés devant leurs écrans.

En pénétrant dans la grande salle, l’atmosphère studieuse et concentrée qu’elle avait ressentie tout au long de sa progression changea du tout au tout. Là, dix hommes stressés semblaient avoir perdu tout contrôle et s’accusaient mutuellement. La situation qui avait paru à Alicia parfaite jusque-là venait de se renverser. Certains visages lui semblaient particulièrement hostiles. Affichant un masque imperturbable et serein, elle lança un Bonjour à la cantonade.

Un silence glacial accompagna son installation. Son esprit recherchait désespérément des explications. Qu’est-ce qui avait pu foirer ? Les chiffres étaient pourtant à la hauteur de leurs espérances. Son bonus allait exploser, elle en était certaine une demi-seconde auparavant. Alors quoi ?

Elle décida de prendre l’offensive mais le CEO la précéda.

– Qu’est-ce que c’est ce bordel ? J’exige des explications ! Et des solutions !

Il était rouge de colère. Alicia, sans plus information sur ce qui se passait, prit sa voix la plus posée pour répondre :

– De quoi parlez-vous exactement ? Des résultats de votre entreprise, qui ont progressé en un mois, autant qu’en une année pleine ? Il me semblait que c’était pour cette raison que vous m’aviez demandé d’intervenir.

Le CEO éructa alors :

– Résultats qui seront entachés par la hausse des assurances, le paiement des primes de prévoyance et surtout par notre réputation, qui se ternit chaque jour ! Vous croyez qu’un mort par continent et par jour va nous permettre de rassurer nos actionnaires ? Que les journalistes et la police vont rester indifférents à l’hécatombe ? Je vous préviens, Madame Machet-Reneuil, je n’irais pas en prison tout seul !!!

Alicia blêmit. Les études n’avaient montré aucune mortalité liée à la technologie qu’elle employait. De quoi parlait donc le CEO ?

– Attendez ! Quels morts ? De quoi parlez-vous exactement ? Il est impossible que notre action soit responsable de morts.

Le plus proche adjoint du CEO prit la parole à son tour, la mine défaite, et d’un ton morne, il raconta :

– Pas directement, c’est sûr. Mais indirectement, il est avéré que certains de nos employés sont morts dans nos usines à cause de ce que nous avons fait.

Le CEO se leva de son siège et s’adressa à tous les membres autour de lui :

– On met immédiatement le projet en stand-by. Et dans l’heure, on appelle tous les directeurs de centres à pousser la sécurité des personnes en objectif numéro un. Cela devrait permettre d’éviter la plupart des accidents de ces derniers jours.

Il fixa Alicia :

– Et vous, Madame Machet–Reneuil, prenez connaissance des données confidentielles que je vous envoie sur les morts récentes survenues dans nos usines et les circonstances de celles-ci. Je vous suggère fortement de les étudier au plus vite et de revenir aussitôt que possible avec une solution fiable, si vous ne voulez pas que votre nom soit associé à cette catastrophe !

Alicia serra les dents sans répondre. Elle accusa réception du fichier confidentiel qu’elle venait de recevoir et prit congé sans ajouter un mot. Arrêter le projet était stupide ! Les résultats étaient là, la technologie bien ficelée, elle ne comprenait vraiment pas.

Elle reprit le grand couloir en sens inverse et retrouva l’atmosphère qui l’avait tant enchanté une heure plus tôt. Au niveau de l’escalier central, Alicia croisa Michelle Demachelet, la responsable communication, les bras chargés de plaquettes commerciales. Elle avait eu l’occasion de la rencontrer lors des semaines d’audit et avait apprécié l’enthousiasme de cette grande femme brune. Elle lui sourit mais Michelle, comme les autres employés, était entièrement concentrée sur sa tâche et ne lui jeta même pas un regard. C’était l’aspect négatif de l’optimisation qu’elle avait apporté à l’entreprise : les rapports humains superflus étaient abolis. Seules comptaient l’efficacité et la rationalisation. Les membres du CoDir échappaient à ce processus, par choix.

À peine l’avait-elle dépassé qu’un bruit de chute et un long hurlement lui parvinrent. Alicia se retourna juste à temps pour voir cette scène étrange : Michèle finissant sa chute dans l’escalier, tandis que deux hommes s’écartaient pour ne pas être percutés. Michèle cria à nouveau de douleur, mais les deux hommes poursuivirent leur chemin, sans un regard pour elle. Alicia poussa une porte de bureau, prit d’autorité le téléphone et composa le numéro d’urgence. Elle resta avec Michèle jusqu’à l’arrivée des pompiers, mais celle-ci ne lui adressa aucun mot : sa pâleur et sa respiration saccadée indiquaient pourtant qu’elle souffrait. Les pompiers, qui à leur arrivée n’en tirèrent pas davantage de sons, l’emmenèrent sur un brancard après avoir constaté que sa jambe présentait une fracture,

Hagarde, Alicia resta un moment sans bouger, à analyser cette scène surréaliste, les deux hommes n’avaient à aucun moment essayé de secourir leur collègue et Michèle qui n’avait pas cherché à appeler à l’aide. Elle devait admettre l’évidence, le projet Effiscience présentait quelques failles et pouvait générer des accidents.

Dès son retour à ses bureaux dans un hôtel particulier cossu, Alicia se mit au travail. Elle analysa les rapports d’accidents de Soob survenus les jours précédents. Certains semblaient insensés, comme celui de l’usine de Bhompal en Inde, où un ouvrier avait trouvé la mort en se glissant dans le réacteur de huit cents litres pour débloquer un arbre d’agitation, alors que le réacteur était encore rempli d’un monomère toxique à cent cinquante degrés. Un véritable suicide ! Tous les relevés attestaient en revanche que la production n’avait à aucun moment souffert de retard. Alicia savait qu’un rapport se devait d’être factuel mais l’inhumanité qui transparaissait dans ces fichiers lui donnait le vertige. La technologie Effiscience utilisée dans les usines du Groupe Soob n’était pas censée abolir l’instinct de survie, ni même l’empathie. Elle ne comprenait pas ce qui avait dérapé mais elle comprenait que tout était lié au projet qu’ils avaient mis en place.

Elle interrompit alors la lecture de ces rapports pour revenir au dossier hautement sensible du projet Effiscience. Elle cherchait à comprendre la raison de ces soudains effets secondaires. Pour être totalement honnête, on ne l’avait jamais testé à aussi grande échelle. Elle relut les rapports scientifiques, les premiers tests sur des volontaires, des étudiants désargentés pour la plupart, tous enchantés des résultats. Le processus leur avait permis une meilleure concentration et ils avaient tous, sans exception, réussi haut la main leurs concours ou diplômes, quelle que soit la matière enseignée.

Les tests suivants avaient été réalisés dans une filiale déficitaire d’une entreprise de nettoyage. On avait commencé là, les premiers essais à l’insu du personnel. C’était une première, qui avait mobilisé les avocats les plus retors du cabinet d’expertise d’Alicia.

Là encore, les résultats avaient été foudroyants. La productivité avait immédiatement atteint des sommets. Les responsables de l’entreprise étaient ravis, à tel point qu’ils avaient souhaité étendre le dispositif à tout leur réseau. Le système tournait sans accroc depuis un an. Alicia chercha dans les rapports de l’entreprise des signes de problèmes mais n’en vit aucun. Les premières semaines, le nombre de démissions avait explosé, phénomène qu’ils avaient appris à considérer comme naturel, mais depuis, le turn-over du personnel s’était stabilisé. Les employés n’étaient toujours pas informés du dispositif mis en place. Aucun accident de travail n’était à déplorer.

Prise d’un doute, Alicia contacta son interlocuteur habituel dans l’entreprise de nettoyage, le sous-directeur qui lui envoyait les rapports mensuels. Comme toujours, Patrick Benamou prit un air ravi quand il reconnut son interlocutrice. Alicia vint rapidement à la question qui la taraudait :

– Patrick, je lis dans ton rapport du mois dernier : « accident de travail : 0 ». Et je me souviens que c’était le cas aussi le mois d’avant. À quand remonte le dernier accident de travail chez vous ?

Le regard fuyant, Patrick rit bruyamment :

– Je ne me souviens plus ! Ça n’arrive presque jamais dans le nettoyage, tu sais ? Ce n’est pas spécialement un métier à risques !

– J’en suis sûre. Mais avec plus de cinq mille salariés, il a bien dû se produire au moins une entorse dans l’année !

Patrick Benamou ne souriait plus du tout. Il dit brusquement :

–  Grâce à votre système, nos employés sont hypermotivés. Une entorse ne les empêche pas de faire leur boulot !

Alicia ne s’attendait pas à cet aveu. Elle sentit ses mains devenir moites mais continua sur sa lancée :

– Dis-moi réellement ce qu’il en est. J’ai besoin de l’information. Ça restera entre toi et moi.

Patrick pesa le pour et le contre quelques secondes puis balança :

– Nous n’avons jamais vraiment eu d’accidents de travail, en tout cas notés comme tels. Si un employé se blesse pendant qu’il travaille, il sait qu’il doit en parler avec son chef de section qui le renverra chez lui. On maintient son salaire intégralement. Ils ont tous bien compris qu’ils étaient gagnants à ne pas se déclarer. Les assurances nous font des remises. Tout le monde y trouve son compte !

Alicia hocha la tête pour montrer qu’elle avait compris. Ils prirent rapidement congé, assez froidement. Alicia pencha la tête en arrière et commença à réfléchir. Il n’y avait pas eu d’accident avec les étudiants, mais ceux-ci étaient contrôlés presque en permanence par l’équipe du projet. Dans l’entreprise de nettoyage, il était impossible de savoir combien d’accidents avaient eu lieu et quel pourcentage d’entre eux pouvaient être imputé à la technologie utilisée. Chez Soob, la mortalité atteignait des records. Clairement, le projet posait problème.

Elle prit aussitôt contact avec l’info-biologiste du projet, Lucas Pauret. Bel homme mais d’une froideur clinique. Comme à l’accoutumée, Lucas ne la salua pas quand il prit la communication, sa bouche pincée exprimait même de la contrariété à être dérangé. Alicia savait qu’il lui fallait être rapide et précise dans sa description du problème, mais aussi dans ce qu’elle attendait de lui. Elle ne respira que lorsqu’elle eut décrit la situation en quelques phrases. Le beau visage de Lucas s’adoucit et ses yeux pétillèrent : le problème l’intéressait. Elle le vit réfléchir furieusement au problème quelques instants puis il demanda :

– Quel programme hypnotique utilisez-vous chez Soob ?

– On utilise toujours le même, Lucas. Celui qui fonctionnait chez les étudiants et dans l’entreprise de nettoyage.-

– Ah non, certainement pas. Les étudiants avaient besoin d’un message axé sur leur concentration à étudier, plus un petit bonus sur leur confiance en eux-mêmes. Alors que l’entreprise de nettoyage avait besoin de donner à ses employés peu qualifiés un ordre clair. Exécuter les tâches à réaliser, rapidement. C’est tout.

– Tu crois que le problème vient de là ?

– Évidemment ! N’importe quel crétin comprendrait que le produit que vous administrez aux employés, celui qui permet d’atténuer les effets du côté droit du cerveau et d’augmenter la rationalité du côté gauche, associé à un message hypnotique trop basique du genre « exécute tes tâches et seulement elles » ne peut s’appliquer qu’à des personnes dont l’activité est simple et répétitive ! Sinon, c’est un désastre ! Dans cette société, vous avez gravement sous-estimé la professionnalisation des opérateurs de production. Ils ont besoin d’ordres plus complexes. Revois les messages hypnotiques avec Simon et tout rentrera dans l’ordre.

– D’accord. Merci Lu…

Lucas avait déjà coupé la communication. Alicia se massa les tempes. Si elle avait bien compris, à chaque catégorie de personnel, il faudrait adapter le message hypnotique. Matériellement parlant, ce n’était pas un problème, puisque chaque employé recevait son traitement quand il badgeait le matin. Le produit faisait ensuite effet pendant huit à dix heures. Le message pouvait tout à fait être adapté de façon individuelle.

Elle prit aussitôt rendez-vous avec le CEO de Soob avant même de contacter Simon. À son grand soulagement, celui-ci lui indiqua que le travail serait en réalité assez rapide : il allait se contenter d’un copier-coller des grandes lignes des fiches de poste de l’entreprise. Celles-ci n’omettaient jamais d’inclure les aspects sécurité et qualité. Cela devrait suffire à ramener la sérénité dans l’entreprise.

Dès le lendemain matin, elle était à pied d’œuvre dans la salle du Comité Directeur de Soob. Elle n’hésita pas à tenir pour responsable le CEO de l’erreur qui avait été commise. Officiellement en tout cas, il était celui qui avait gravement sous-estimé ses collaborateurs. Elle convainquit, culpabilisa, encouragea le CoDir à modifier les messages hypnotiques, en les rendant plus personnalisés. Décision fut prise de redémarrer le projet, usine par usine, continent par continent afin de parer à tout problème qui apparaîtrait.

Alicia était satisfaite. Dans un mois, on ferait un bilan qu’elle imaginait déjà très positif. Et à elle, le beau paquet de millions ! Sur le trajet de retour, elle eut la vision de ces centaines d’ouvriers, disciplinés et silencieux, qui n’avaient qu’une seule idée en tête : faire le maximum pour leur entreprise. Si besoin, certains n’hésitaient pas à démissionner s’ils estimaient qu’ils n’apportaient pas suffisamment de valeur ajoutée.

Comment tous ces gens ne pouvaient pas avoir de soupçon ? L’effet s’atténuait lentement dans l’organisme et on se retrouvait le soir à la maison, épuisé par une dure journée de travail de zombie, sans avoir échangé un seul mot de la journée ? Ce devait être très étrange comme sensation. Alicia sentit la chair de poule sur ses bras et chassa ces idées pour se concentrer sur les achats qu’elle prévoyait de faire une fois son compte en banque lesté de plusieurs millions d’euros.

Un mois plus tard, Alicia garait à nouveau son Aston-Martin sur le parking de Soob. Pour l’occasion, elle avait analysé toutes les revues de presse, en plus du rapport hebdomadaire du CoDir. Les résultats nets étaient prodigieux et aucune victime n’apparaissait dans la colonne débit. Cette technologie allait vraiment révolutionner le monde du travail ! Et lui rapporter des sommes colossales !

Le garde de l’accueil lui procura un badge visiteur, en échange de sa carte d’identité, et elle monta au dernier étage pour un débriefing complet. Mais son exaltation tomba au fur et à mesure que l’ascenseur grimpait les étages. Elle prenait conscience qu’elle n’était qu’un intermédiaire entre des entrepreneurs qui souhaitaient augmenter leur rentabilité et un groupe de scientifiques qui avaient trouvé le moyen de forcer les employés à travailler davantage. Si on réfléchissait bien, son rôle était mineur.

Elle prit place à la table du Comité Directeur et écouta posément les retours positifs du projet Effiscience dans l’entreprise. Les défauts avaient été corrigés, rien n’empêchait le système de continuer. Alicia hocha poliment la tête. Le CEO prit la parole pour la remercier personnellement. Alicia répondit que c’était son travail et qu’elle n’avait rien fait d’exceptionnel en réalité. Elle signa même un document qui lui permettait de refuser son bonus. Elle estimait que l’argent serait plus utile à l’entreprise. Elle rangea sagement ses affaires et quitta la société, sans un centime et sous le regard goguenard du CEO.

Madelicea

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Posté le par Marie Bationo


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