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Culture

Episode # 5: Le colis

Posté le par Marie Bationo dans Insolite

Episode #5

A partir de juillet, Techniques de l’Ingénieur vous propose de suivre notre feuilleton de l’été : chaque semaine, découvrez les nouvelles de science-fiction sélectionnées dans le cadre de notre concours « Comment la science et les techniques façonneront le monde en 2086 ? ». Pour ce cinquième épisode plongez dans l'univers de V. Marcant.

En cette chaude matinée d’août 2186, Anton Nielsen franchit les colossales portes de verre de l’édifice principal de l’Institut de recherche aéronautique et aérospatiale quelques secondes seulement avant le début de l’averse. Les allées du complexe industriel allaient être martelées par la pluie pour le cinquantième jour consécutif, ce qui commençait doucement à lui affecter le moral. Il entendit la voix d’Ava, l’intelligence artificielle qui contrôlait le bâtiment — certains la qualifiaient même d’âme — lui souhaiter la bienvenue dès son passage par le sas. Comme à son habitude, elle trouva automatiquement l’intonation qui mettrait Anton de bonne humeur et lui permettrait de débuter sa journée de travail dans les meilleures conditions possibles.

Il traversa le hall spacieux mais désert. S’installant derrière le comptoir, il se mit comme souvent à réfléchir à la chance qu’il avait eue, presque deux mois auparavant, d’obtenir le poste de réceptionniste d’un tel organisme. Seuls quelques établissements réputés conservaient,, pour le prestige, du personnel d’accueil. Qu’une suite de zéros et de uns ait pu décider qu’il était, parmi plusieurs douzaines de candidats, le meilleur pour cet emploi le surprenait encore. L’écran du terminal s’alluma instantanément, se mettant simultanément en communication avec les pico-contrôleurs qui circulaient dans le corps d’Anton et vérifiaient en permanence son état de santé. Sur le moniteur apparurent notamment sa température, sa pression artérielle et sa fréquence cardiaque. Ava, qui pouvait se faire entendre là où elle voulait et seulement par qui elle voulait, le gratifia d’un « 37,5 °C, tout va bien très cher Anton ! »

Les heures à venir s’annonçaient inhabituellement calmes. La journée de maintenance et de vérification semestrielles des systèmes de transfert entre les bâtiments, qui assuraient le transport du matériel et des personnes par des veines souterraines, avait conduit la plupart des centaines de chercheurs et assistants à travailler depuis chez eux. Le traditionnel ballet des représentants, chefs de projets et ingénieurs commerciaux n’aurait pas lieu.

Deux heures ennuyeuses s’écoulèrent, au cours desquelles seules quatre personnes, toutes employées de l’institut, s’étaient manifestées. Trois d’entre elles n’avaient fait que le saluer avant d’emprunter l’un des couloirs qui donnaient sur le  hall d’accueil. Sur les coups de onze heures, alors que, comme indiqué sur le terminal, la faim commençait à se faire sentir, se présentèrent deux livreurs qu’il identifia au logo de leur société, un homme et une femme. Cette dernière portait un paquet cubique d’une quarantaine de centimètres de côtés. Elle le déposa sur le comptoir tandis que son collègue se fendit d’un « prenez en soin ». Anton les dévisagea, haussa un sourcil et indiqua calmement :

« La réception des matières premières ne se fait pas ici, vous devez vous adresser au service concerné derrière le bâtiment Tognini, à cinq minutes.

— Il ne s’agit pas de matières premières, mais d’un article que l’une de vos collègues a acheté », lui répliqua la femme.

Depuis sa prise de poste, jamais personne ne s’était  fait expédier quelque produit fini que ce soit à l’adresse de l’institut. L’établissement était totalement indépendant sur ce point. Des cargaisons de matériaux divers arrivaient hebdomadairement avant d’être transformées par les imprimantes tridimensionnelles installées au sous-sol de certains des édifices de l’organisme. Le système de distribution se chargeait ensuite de transférer les produits finis, qu’ils soient combinaisons de travail, composants électroniques ou instruments de mesure complexes, au service ou au chercheur qui en avait passé commande.

Que le paquet ne soit pas arrivé par drone ou véhicule autonome l’étonna également. La coursière dut s’apercevoir de sa surprise, puisqu’elle déclara :

– Pour un contenu aussi onéreux, notre société se doit d’assurer une protection particulière.

Ils tournèrent les talons avant même qu’Anton ne déchiffre le nom de l’expéditeur, comme s’ils soupçonnaient qu’il allait avoir une multitude de questions à leur poser. L’enveloppe de bioplastique rigide qui protégeait le colis mentionnait qu’il provenait  de Fangmatan, une usine située à Tianshui dans la province chinoise de Gansu. Il s’attarda ensuite sur la destinataire.

« Ava ? Dans quelle unité travaille Élise Mermin ?

— Division moteurs pour les véhicules de tourisme, aile B de notre bâtiment, répondit illico l’intelligence artificielle.

— Tu peux me dire si…

— Elle est là aujourd’hui, mais je n’arrive pas à la contacter. Je pense que l’expérience cruciale qu’elle pilote l’empêche de répondre. »

Anton hésita. Il soupesa le colis. Dix, douze kilogrammes peut-être. L’arrêt du système de distribution le contraignait à transporter l’encombrant paquet lui-même. Qu’il quitte son comptoir quelques minutes ce matin-là ne gênerait sûrement pas grand monde et, si le contenu était aussi précieux que l’avaient prétendu les deux livreurs, il était préférable de s’en délester aussi tôt que possible. Il laissa Ava le guider dans le labyrinthe de couloirs.

L’aile B était la plus éloignée du hall principal, au point que ceux qui y travaillaient pénétraient habituellement dans le bâtiment par une autre porte. Anton n’avait certainement jamais croisé la plupart d’entre eux, au nombre desquels Élise Mermin. Sur les écrans ornant les couloirs s’affichaient des données sur son état de santé au fur et à mesure qu’il avançait . Il grimpa une série de marches, en descendit deux autres. Pressant le pas dans un corridor qu’il reconnut, il put lire sur un moniteur « fréquence cardiaque : 125 battements par minutes. Température corporelle :  37,6 °C ». Ava l’avertit :

– Ces données sont on ne peut plus normales, Anton. Je crois cependant que 36 secondes supplémentaires d’exercice par jour ne te feraient pas de mal.

Il arriva à destination plus vite qu’il ne l’aurait cru. Selon Ava, il était inutile de frapper à la porte puisqu’Élise Mermin était occupée. Lorsqu’il entra, la chercheuse lui tournait le dos. Elle observait à travers une vitre le déroulement d’une expérience en cours dans la salle blanche voisine. Un casque audio lui permettait de percevoir distinctement le moindre son généré par ses machines. N’osant perturber sa concentration, Anton s’approcha du bureau qui trônait au centre de la pièce et se délesta du paquet. Élise Mermin dut sentir sa présence puisqu’elle pivota et hocha la tête en guise de remerciement.. Son visage étonna Anton. Elle semblait âgée, certes, mais d’une manière différente de celle des septuagénaires d’aujourd’hui. Elle ressemblait aux actrices maquillées des films en costumes d’époque ou aux vieilles photographies du début du siècle, comme si elle avait refusé de bénéficier des progrès de la recherche sur le corps humain.

Anton la dévisagea quelques secondes de plus qu’il ne l’aurait dû puisque, se découvrant les oreilles, elle l’interrogea :

– Je peux faire quelque chose pour toi?

— Je suis Anton, le réceptionniste. On ne se connait pas, et mon indiscrétion te semblera peut-être déplacée, mais je suis curieux de savoir ce que contient le colis que je viens d’apporter.

Un grand sourire barra le visage d’Élise Mermin :

— Tu ne lui as pas dit, Ava ?

— Je préférais qu’il te le demande lui-même, énonça cette dernière d’un ton dans lequel Anton perçu une pointe de sarcasme.

La chercheuse reprit :

— Nous avons tous nos petites manies, certains les attribuent à de la nostalgie mais ce  sont en réalité des habitudes dont nous n’avons soit pas l’envie, soit pas le besoin, soit pas la possibilité de nous départir. Certains écoutent de la musique sur des supports obsolètes depuis des décennies parce qu’ils en aiment le timbre particulier. D’autres encore empruntent toujours la même route pour se rendre dans un lieu qu’ils ont l’habitude de visiter même si on leur suggère un trajet plus rapide ou plus court.

Elle s’interrompit, commençant à arracher la pellicule qui recouvrait le contenu de son paquet.

– La plupart des villes, des grandes entreprises et des centres de recherche comme le nôtre ne s’approvisionnent plus qu’en matériaux et matières premières, se chargeant d’imprimer localement tout ce dont nous avons besoin. Si tu as envie d’un  produit , il  suffit d’en faire la commande et d’attendre quelques minutes, au plus quelques  heures avant de le recevoir.  Il est une matière que ces outils ne savent plus produire parce qu’on ne les a pas conçus pour. Une matière qui a étendu son empire pendant plus de deux millénaires au point de se rendre totalement indispensable dans notre vie quotidienne — quand je suis née, il y a soixante-dix ans de cela, nous en étions totalement dépendants. Aujourd’hui, et c’est là l’ironie, cette matière n’est plus produite que là où elle a été inventée, et ce dans deux usines seulement. C’est ce qui la rend rare et chère. C’est comme si, après avoir conquis le monde puis avoir été presque abandonnée, elle avait décidé de se réfugier là où elle était née.

Du paquet désormais ouvert, elle commença à faire apparaître quelque chose  qu’Anton n’avait jamais vu autrement que sous la forme de vieux journaux que conservaient encore ses arrière-grands-parents, au point qu’il se refusa d’abord à y croire. Du papier. Par rames entières, sous forme de cahiers ou de blocs, le colis en contenait des milliers de feuilles, toutes vierges. Le sourire toujours plus large, Élise Mermin ajouta :

– Le cinéma est pudique sur ce point, mais crois-moi, on s’en servait même aux toilettes !

Anton ne l’ignorait pas et s’en amusa à son tour.

– Et je suppose que vous en avez besoin pour vos expériences ?

— Absolument pas. Quand nous avons une idée ou lorsque nous voulons dérouler un raisonnement, nous utilisons tous nos écrans tactiles ou décrivons nos projets à nos ordinateurs. Même si les modèles actuels sont encore rudimentaires, ces petits capteurs que l’on s’accole à la tempe et qui perçoivent certaines de nos pensées se popularisent rapidement. Moi, j’ai gardé une vieille habitude que mes parents m’ont transmise, une habitude dans laquelle tu pourrais voir de la nostalgie, même s’il n’en est rien. J’aime poser sur le papier mes idées, griffonner des équations, décrire des concepts ou encore esquisser des schémas. Cela m’aide à la fois à structurer mes pensées et à m’en souvenir.

Anton comprenait où elle voulait en venir. Il la remercia pour ses explications et s’apprêta à prendre congé, lorsque Élise Mermin plongea la main dans le colis et lui tendit un petit paquet allongé, lui faisant promettre de l’ouvrir quand il serait de retour dans le hall d’accueil. C’était un cadeau que l’usine offrait à  chaque commande.

Il parcourut les corridors en sens inverse, se hâtant au point qu’Ava lui reproche de  transpirer plus qu’il ne le devrait, s’installa derrière le comptoir puis déchira impatiemment la fine enveloppe de bioplastique. Le cœur battant, il se saisit du petit objet allongé qu’elle contenait et qu’il n’avait jamais vu que sur des vieilles photographies — ou peut-être était-ce dans un musée folklorique. Son regard s’illumina, fier et heureux de posséder désormais un petit morceau de passé. Il caressa doucement de l’index la carapace de bois du petit ustensile désuet. Il mit quelques secondes avant d’en retrouver le nom. Ce qu’il tenait entre ses doigts, c’était un crayon à papier.

Vincent Marcant

 

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Posté le par Marie Bationo


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