La filière nucléaire française se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif : d’un côté, un renouveau perceptible. De l’autre, un empilement de défis qui interroge sa pertinence dans une stratégie énergétique moderne.
À première vue, les signaux sont positifs. Par exemple, les estimations de production du parc nucléaire français pour 2025 ont été réévaluées à la hausse, avec des prévisions de l’ordre de 340 à 370 TWh. Cela témoigne d’une amélioration de la disponibilité des unités de production et d’un regain de confiance, qui masque néanmoins plusieurs tensions profondes.
D’abord, la question de l’investissement industriel et des coûts. Le projet du réacteur EPR à Flamanville, qui devait être l’emblème de la relance nucléaire en France, a pris douze ans de retard avant d’être raccordé au réseau. Sa rentabilité n’est de plus pas assurée : la Cour des comptes souligne que les devis des futurs EPR2 sont « à affermir », et que les coûts frôlent désormais 80 milliards d’euros pour six unités. Ce bilan interroge. Comment relancer la filière de façon compétitive si les projets s’emballent financièrement et si les retours sur investissement tardent ?
Ensuite, la question de la souveraineté industrielle et des compétences est pregnante. Le pôle de compétitivité Nuclear Valley est par exemple mobilisé pour soutenir le dispositif France 2030 et accompagner l’innovation, la formation et les sociétés de la filière nucléaire. Mais cette mobilisation met en lumière le fait que la filière manque encore de profils qualifiés, de stabilité dans les investissements, et d’un véritable alignement industriel.
Enfin, la pertinence du nucléaire dans la transition énergétique est là. Même si l’atome émet peu de CO₂, il n’est pas exempt de défis - déchets, coûts, délais - et il doit coexister avec les renouvelables. À cette donnée s’ajoute un enjeu géopolitique : la Chine, en misant sur des coûts d’électricité très faibles, multiplie les réacteurs nucléaires et les solutions énergétiques à bas prix pour soutenir ses ambitions en termes d’intelligence artificielle et d’industries de pointe. Ce contexte soulève une question : alors que la France s’engage dans la course au nucléaire de quatrième génération, est-elle suffisamment compétitive face à une Chine qui industrialise le nucléaire à grande échelle ?
Ainsi, la filière nucléaire française est à la fois un moteur et une source de fragilité pour la transition énergétique. Elle offre une solution de décarbonation importante, dispose de technologies émergentes et d’un cadre industriel mobilisé. Mais elle souffre encore de retards, de coûts élevés, de défis de montée en compétence et d’un contexte global concurrentiel impitoyable au niveau international. Le véritable enjeu est désormais de transformer ces promesses : réindustrialiser vite, former massivement, maîtriser les coûts, et s’aligner sur les rythmes mondiaux. Sans cela, la promesse nucléaire pourrait rester un pari coûteux plutôt qu’une renaissance industrielle.