Bras de fer institutionnel en Pologne: le gouvernement pro?européen et le président nationaliste s’opposent frontalement autour des fonds Safe de l’Union européenne consacrés à la défense, dans un pays où régnait traditionnellement un consensus en matière de sécurité.
Voisine de la Russie, du Bélarus et de l’Ukraine, la Pologne a massivement investi ces dernières années dans la modernisation de ses forces armées et de son industrie de défense, mobilisant des milliards de zlotys pour contrer une éventuelle menace russe.
En 2024, ses dépenses militaires doivent dépasser 4,8% du PIB, faisant de son budget l’un des plus élevés de l’Otan.
Pour accélérer encore la modernisation, le gouvernement mise désormais sur le vaste programme européen Safe, doté de 150 milliards d’euros, dont environ 44 milliards d’euros pour la seule Pologne.
Safe a déjà été approuvé par le Parlement.
Mais le président Karol Nawrocki, un historien de formation soutenu par le parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS, opposition), critique vigoureusement ce programme.
Il le décrit comme un instrument permettant à Bruxelles – et à Berlin, toujours perçu comme le voisin dominateur par une partie de la droite – d’exercer une pression sur Varsovie, notamment par un mécanisme de contrôle de l’allocation des fonds.
Selon lui, Safe risque aussi d’endetter les Polonais « pour des générations ».
En réaction, il propose un projet concurrent, présenté comme « national et souverainiste ». Baptisé Safe 0%, il a été ficelé avec le président de la Banque centrale (NBP) Adam Glapinski, lui-même proche du PiS.
Le programme est censé s’appuyer sur les bénéfices potentiels de la NBP générés par des opérations sur d’importantes réserves en devises et en or.
Cependant ses modalités restent floues.
Le président doit s’adresser aux Polonais jeudi à 20H00 (19H00 GMT), possiblement pour annoncer son intention de mettre son veto au projet européen.
– 12.000 entreprises –
« La Pologne est le seul pays de la frange orientale de l’Otan où l’on débat actuellement de l’opportunité d’accepter les fonds proposés par le programme européen », a souligné mercredi la Gazeta Wyborcza. Le quotidien libéral de référence décrit une « polémique politique scandaleuse » provoquée par le PiS et soutenue par le président.
Pour le politologue Jaroslaw Kuisz, rédacteur en chef de Kultura Liberalna, « il n’y a aucun désaccord » entre le président et le gouvernement quant à la nécessité d’augmenter les dépenses militaires, mais les deux parties cherchent à tirer un bénéfice politique de la situation.
« Le président veut (…) nuire autant que possible au Premier ministre (Donald Tusk) afin qu’il ne puisse récolter les fruits de son immense succès financier », explique M. Kuisz à l’AFP.
Selon le gouvernement, Safe profiterait à quelque 12.000 entreprises polonaises à travers le pays, situées principalement en province, fief électoral habituel du PiS.
Une fois le programme lancé, « des entreprises, notamment du secteur de l’armement (…), des milliers de personnes disposeront d’ici un an d’énormes sommes d’argent qui seront redistribuées. C’est un autre facteur de croissance économique », note M. Kuisz, soulignant l’avantage politique que cela représenterait à l’approche des législatives de 2027.
L’analyse de Wojciech Przybylski, du groupe de réflexion Visegrad Insight, va dans le même sens: « l’objectif premier du président est de provoquer la chute du gouvernement Tusk et de préparer un changement de pouvoir » en 2027.
– « Botte allemande » –
Le président et l’opposition nationalistes, proches de Washington, estiment en outre que le fonds Safe européen exclurait les entreprises d’armement américaines des futurs contrats et placerait la Pologne « sous la botte allemande ».
Pour Jaroslaw Kaczynski, le président du PiS, « cet accord vise en plus à nous enchaîner par diverses dépendances et à faciliter ce processus de marche vers une Europe entièrement dominée par l’Allemagne ».
Le programme européen est cependant soutenu par 52% des Polonais, alors qu’un tiers y est opposé, selon un sondage réalisé par l’institut CBOS.
Le gouvernement juge de son côté le projet présidentiel irréaliste, rappelant que la Banque centrale enregistre des pertes depuis plusieurs années.
Donald Tusk a raillé un « programme Safe zéro zloty »: « Il ne prévoit pas d’argent, mais crée un nouvel organisme, un conseil, de la bureaucratie et des dizaines de réglementations inutiles. »
Il a également promis qu’en cas de veto présidentiel, il mettrait en oeuvre « un plan B » pour utiliser malgré tout les fonds européens, mais sans en évoquer les détails.
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