La relance d’une filière photovoltaïque française et européenne ne relève plus du seul débat industriel : elle s’impose désormais comme une question stratégique. C’est l’un des enseignements majeurs de la journée consacrée à la filière industrielle du solaire photovoltaïque, qui s’est tenue le 5 mars dernier au Minatec de Grenoble.
Organisée de concert par le CEA, INES-Technologies, Capenergies, Tenerrdis, HoloSolis et Carbone, cette journée de conférences et tables rondes a réuni producteurs, porteurs de gigafactories, énergéticiens, acteurs publics, experts R&D et spécialistes du recyclage pour aborder les enjeux auxquels le secteur est confronté. Derrière la diversité des interventions, un même constat s’est imposé : alors que le photovoltaïque entre dans une nouvelle phase de déploiement mondial, l’Europe reste fragilisée par sa dépendance industrielle, au moment même où la maîtrise des technologies énergétiques devient un enjeu de souveraineté.
La journée a d’abord permis de replacer le sujet dans son contexte mondial. Le solaire photovoltaïque n’est plus une technologie émergente, mais l’un des piliers de l’électrification bas carbone. Les chiffres rappelés par Gaëtan Masson (Becquerel Institute) illustrent ce changement d’échelle : la dynamique d’installation est désormais massive, avec des centaines de gigawatts installés chaque année et la place croissante du solaire dans les systèmes électriques, en Europe et dans le reste du monde. Cette accélération se heurte toutefois à une réalité bien identifiée : la très forte concentration de la chaîne de valeur en Chine, qui conserve une avance considérable sur la production de cellules, de modules, des volumes et, de plus en plus, du leadership technologique.
Ce déséquilibre structurel a traversé l’ensemble des échanges. Car si l’Europe sait encore innover, elle ne produit plus à la hauteur de ses ambitions. Plusieurs intervenants ont rappelé que ces 15 dernières années, la compétition internationale s’est profondément durcie, au point de marginaliser une grande partie des capacités industrielles européennes. Le sujet ne se limite donc plus à la seule compétitivité-prix. Il concerne désormais la sécurité d’approvisionnement, la maîtrise technologique, la résilience des chaînes de valeur et, à terme, la capacité du continent à ne pas subir les choix industriels d’autres puissances.
Dans ce contexte, l’innovation apparaît comme l’un des principaux leviers de reconquête. Les interventions de l’IPVF et du CEA-Liten ont mis en avant plusieurs axes de différenciation technologique. À l’IPVF, Gilles Goaer a insisté sur la nécessité d’accélérer le passage du laboratoire à l’usine, avec un travail de fond sur les cellules à haut rendement, notamment les architectures tandem associant silicium et pérovskites. L’enjeu est connu : améliorer les performances, tout en préparant des procédés compatibles avec une industrialisation à grande échelle. Au CEA-Liten, David Duca a présenté des développements innovants pour diminuer l’usage de matières premières dans les cellules PV, réaliser des modules plus légers, plus flexibles et adaptés à des usages spécifiques, notamment dans le spatial. Ces travaux traduisent une orientation claire : pour exister face à la concurrence asiatique, la filière européenne devra combiner montée en performance, adaptation à des marchés de niche et réduction des coûts d’intégration.
Cette logique d’innovation appliquée a également été illustrée par plusieurs entreprises en phase de déploiement. Heliup, spin-off du CEA créée en 2022, mise ainsi sur des modules ultralégers pour les toitures à faible capacité portante, avec une approche orientée bâtiment et autoconsommation. Le positionnement est révélateur d’une tendance plus large : plutôt que de se battre sur les seuls volumes, certains acteurs français cherchent à se différencier par l’usage, l’intégration et la réponse à des contraintes applicatives précises. Voltec Solar, de son côté, a rappelé les difficultés mais aussi les conditions de maintien d’une production de modules en Europe. Dans un environnement où les prix mondiaux restent sous très forte pression, la compétitivité ne peut reposer uniquement sur l’outil industriel ; elle suppose aussi des débouchés, une visibilité réglementaire et des critères de marché plus favorables aux productions européennes.
C’est précisément sur ce point que les échanges ont pris une dimension plus politique. Plusieurs intervenants ont souligné les limites d’un cadre de marché qui, pendant des années, a privilégié quasi exclusivement le prix dans les appels d’offres. Pour les industriels, cette logique a contribué à renforcer la dépendance aux importations, en rendant extrêmement difficile l’émergence d’une production locale compétitive. La perspective d’une évolution des règles européennes, notamment à travers le Net-Zero Industry Act, est donc suivie avec attention. L’idée d’introduire des critères valorisant la production européenne, l’empreinte carbone, la résilience d’approvisionnement ou encore la contribution à la souveraineté industrielle a été largement soutenue au cours de la journée.
Pour autant, les attentes s’accompagnent de réserves. Plusieurs participants ont souligné que la rédaction des critères et leur mise en œuvre concrète seront décisives. Un affichage en faveur du « made in Europe » ne produira d’effets que s’il est juridiquement robuste et opérationnel dans les appels d’offres. La question du périmètre géographique, celle des accords de libre-échange ou encore le risque de contournement par des productions localisées hors de Chine mais contrôlées par des groupes chinois ont été explicitement évoqués. En creux, c’est toute la difficulté d’une politique industrielle européenne qui est apparue : soutenir une base productive sans fermer le marché, tout en évitant que les nouveaux dispositifs n’aboutissent qu’à des effets d’annonce.
Au-delà des critères de marché, la reconstruction de la filière suppose surtout des capacités industrielles nouvelles. Les projets de giga-usines, comme Carbon ou HoloSolis, sont emblématiques de cette ambition. Il ne s’agit plus seulement d’assembler des modules, mais de remonter progressivement l’ensemble de la chaîne de valeur, des cellules jusqu’aux lingots et wafers. Cette stratégie répond à un impératif simple : sans intégration industrielle suffisante, l’Europe restera dépendante des segments les plus critiques de la production. Mais elle pose immédiatement la question du financement, du calendrier et de l’accompagnement public. Plusieurs intervenants l’ont rappelé : entre l’innovation de laboratoire et l’usine à pleine capacité, le principal obstacle est celui du passage à l’échelle, avec des besoins élevés en capitaux, en équipement et en sécurisation commerciale.
Un autre thème s’est imposé comme un marqueur de maturité de la filière : celui de la fin de vie des panneaux et du recyclage. À mesure que les volumes installés augmentent, la capacité à collecter, traiter et valoriser les matériaux devient un enjeu industriel à part entière. Les interventions de Soren, Rosi et du CEA avec sa ligne pilote installée chez Envie 2E Aquitaine ont montré que le recyclage ne se limite plus à une obligation environnementale. Il constitue aussi un gisement de valeur, en particulier pour des matériaux stratégiques comme le silicium, l’argent, le cuivre et le verre. La perspective de réinjecter ces matières dans de nouveaux cycles de production change la nature du débat : la filière photovoltaïque ne peut plus être pensée uniquement en phase de déploiement, mais comme un écosystème complet, de la conception à la seconde vie, jusqu’au recyclage avancé.
Ce point est d’autant plus sensible que plusieurs intervenants ont insisté sur la pression croissante qui pèse sur certaines ressources. Dans ce contexte, l’écoconception, la réparabilité, la durabilité et la recyclabilité deviennent des critères industriels autant qu’environnementaux. La structuration d’une filière française ou européenne du recyclage pourrait ainsi contribuer, à terme, à réduire une partie de la dépendance extérieure tout en créant de nouvelles activités à forte valeur ajoutée.
Au final, cette journée aura mis en lumière une équation désormais bien identifiée, mais encore loin d’être résolue. La France et l’Europe disposent d’acteurs de recherche de premier plan, de projets industriels ambitieux et d’un marché appelé à croître fortement. Mais la réussite de cette stratégie dépendra de la capacité à articuler quatre dimensions : innovation technologique, industrialisation, cadre réglementaire et financement. Sans cette cohérence d’ensemble, la progression du solaire pourrait continuer à se faire au prix d’une dépendance durable. À l’inverse, si les signaux de marché, les outils publics et les investissements convergent, le photovoltaïque pourrait devenir l’un des terrains les plus concrets d’une reconquête industrielle européenne.






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