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Vers une vraie politique contre les perturbateurs endocriniens ?

Posté le par Matthieu Combe dans Matériaux, Biotech & chimie

En France ou en Europe, les perturbateurs endocriniens sont une source d'inquiétude pour la santé des citoyens. Depuis plus de vingt ans, la réglementation européenne va dans le sens du principe de précaution, mais sans l'appliquer totalement. Pour certaines ONG et scientifiques militant contre l'exposition aux pesticides, les cadres légaux actuels ne sont pas assez efficaces.

« L’Union européenne a des obligations légales en termes de protection des Européens contre les perturbateurs endocriniens » rappelle Natacha Cingotti, juriste et membre de l’Alliance pour la santé et l’environnement (HEAL) lors du colloque Perturbateurs endocriniens: impacts, avancées et demain ? du 11 mars dernier. Présenté ainsi, il est très légitime de penser que la santé des citoyens du Vieux continent est placée entre de bonnes mains. Mais très vite, Natacha Cingotti rappelle, lors d’une table ronde portant sur l’état des lieux politique sur les perturbateurs endocriniens, que le cadre légal actuellement en vigueur en Europe date de 1999. Le règlement REACH, celui qui définit les perturbateurs endocriniens comme des substances « hautement préoccupantes », a vingt ans. En 2019, une telle définition apparaît comme bien trop lacunaire et trop laxiste pour de nombreux acteurs.

Seules 14 substances sont aujourd’hui concernées par la définition donnée par REACH. Or, la communauté scientifique s’accorde à dire qu’il y en aurait plutôt plus d’un millier qui pourraient être considérées comme « cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR) de catégorie 1 et 2 ». Le premier élément majeur de crainte pour les militants d’une politique plus stricte sur les perturbateurs endocriniens est le manque d’évaluations scientifiques. « Malgré un ensemble d’éléments scientifiques, dès qu’il y a un doute, eh bien on ne fait rien » déplore Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres et présidente de l’association Génération Écologie, également présente lors de la table ronde. Et les différents organes décisionnels, nationaux et européens, ne semblent pas être disposés à changer rapidement de cap.

Organiser des États Généraux de la santé environnementale

En France, la plus grande opération politique menée pour lutter contre les perturbateurs endocriniens est le plan Écophyto, lancé en 2008. Installée aux côtés de Natacha Cingotti et Delphine Batho, Laurence Guichard, ne cache pas sa déception face à cette initiative. « Le plan Écophyto est un échec. Entre 2008 et 2018, le taux d’utilisation de pesticides a augmenté de 15% au lieu de baisser » constate l’agronome de l’INRA Versailles-Grignon. Pour François Veillerette, fondateur de Générations futures, il est urgent que la législation, notamment sur les pesticides, change. « Aujourd’hui en France, la question des perturbateurs endocriniens est un réel sujet de société. On sait également que les pesticides et les biocides ont une dangerosité intrinsèque. Donc, le contact avec des pesticides est dangereux pour la santé et l’environnement dès la première utilisation » explique François Veillerette. En ce sens, il est nécessaire que l’État insiste bien davantage sur la sensibilisation.

Autre problème pour Laurence Guichard : la question de la contamination des denrées alimentaires lui semble encore sous-traitée. Elle souhaite, entre autres, voir le gouvernement mettre en place une politique publique d’envergure afin d’augmenter la part de produits bio dans l’alimentation des femmes enceintes. Un souhait partagé par Delphine Batho qui appelle même à l’organisation d’« États Généraux de la santé environnementale pour arriver à une loi-cadre globale ». Mais pour l’instant, leurs multiples demandes adressées aux ministères semblent rester lettre morte. Pour expliquer cette léthargie gouvernementale, certains avancent la piste de la prééminence des intérêts des industriels. Un avis partagé par Christine Martin, ancienne membre de la CFDT : « l’État manque de courage. Il faut qu’une coalition se crée, comme pour le climat ».

« La mécanique diffusionniste de l’État ne fonctionne pas »

Les voix s’élèvent également pour défendre les agriculteurs. « Ce sont les pouvoirs publics qui organisent eux-mêmes l’agri-bashing » dénonce Delphine Batho. L’ancienne ministre de l’Écologie de François Hollande s’insurge des raccourcis utilisés par les politiques. Pour elle, il est scandaleux que des raccourcis soient aussi vite faits pour aller pointer la responsabilité des agriculteurs dans l’exposition aux pesticides. Cet avis emporte également l’adhésion de François Veillerette qui considère que « la mécanique diffusionniste que l’État a voulu mettre en place à l’égard des agriculteurs ne fonctionne pas ». En clair, l’État n’aurait pas dû imposer des normes sur les pesticides, mais favoriser l’accompagnement des agriculteurs dans un changement de modèle.

Dans la salle, un agriculteur est inquiet de voir que peu de moyens sont mis en œuvre pour remplacer les pesticides par d’autres solutions agronomiques. « Les recherches manquent parce que l’agronomie ne permet pas de faire de jolies publications dans les revues scientifiques » assène Laurence Guichard. Natacha Cingotti ajoute quant à elle que « ceux qui disent qu’ils ne peuvent pas agir ont en réalité peur de le faire ». Les différents intervenants de cette table ronde cachent à peine leurs allusions adressées contre les différents lobbies, qu’ils estiment être les véritables responsables de l’immobilisme politique, aussi bien à l’échelle française qu’européenne. Dès lors, pour favoriser la lutte contre l’exposition aux perturbateurs endocriniens, il apparaît urgent qu’un contre-pouvoir assez puissant émerge afin de contrecarrer les lobbies. Une démarche dans laquelle les citoyens ont leur place. « Les citoyens doivent montrer qu’ils sont mobilisés » achève Delphine Batho.

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