Un jour, Affoua Mea en a eu assez. Depuis de longues années, cette Ivoirienne produit de l’hévéa sur la plantation héritée de son père, mais ses frères contrôlent ses revenus: l’année dernière, elle a acheté sa propre parcelle, comme le font de plus en plus de femmes.
« La parcelle familiale appartient à nous tous », mais « ce qu’ils me donnent, ce sont des miettes, c’est pourquoi j’ai décidé de faire ma plantation », affirme cette agricultrice de 64 ans à l’AFP sur le terrain de son père, à Bongouanou (est).
« Je suis vraiment indépendante et plus libre », lance-t-elle au milieu de ces arbres longs et fins, cultivés pour la production de caoutchouc. A chaque tronc est accroché un petit seau pour recueillir le latex.
En Côte d’Ivoire, où l’agriculture est un pilier de l’économie, seules 5% des femmes possèdent des terres agricoles, contre 25% des hommes, selon l’OCDE.
Cette inégalité est commune à beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne, où les femmes représentent pourtant près de la moitié de la main d’oeuvre dans le secteur de l’agriculture, rapporte l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO).
Alors, pas question que Mme Mea lègue sa plantation à son fils: « je vais la laisser à ma fille », assure-t-elle.
Pour aider les femmes à exploiter leurs propres terres, l’Association des professionnels du caoutchouc naturel de Côte d’Ivoire (APROMAC) propose de subventionner, parfois à hauteur de 80%, l’achat de plants d’hévéa.
Affoua Mea a pu bénéficier de cette aide.
A une centaine de kilomètres de là, près de Toumodi, Solange Kouakou, 45 ans, pagne noué à la taille et machette à la main, a également acheté des plants à moindre coût grâce à l’APROMAC, pour les cultiver sur une terre léguée par son père.
Pour remplir un hectare, Mme Kouakou a payé la totalité des plants 62.000 francs CFA (94 euros), au lieu de 210.000 francs (320 euros).
Dans son entourage, « beaucoup de femmes disent qu’elles veulent faire de l’hévéa aussi », assure-t-elle.
« Grâce à mon champ, chaque fin de mois je touche 70.000 » francs CFA (environ 100 euros), dit-elle, presque l’équivalent du salaire minimum ivoirien, ce qui reste très modeste.
Mais « les femmes qui n’ont pas leur propre argent, si elles ont besoin de payer quelque chose, elles demandent à leur mari (…) moi, je fais tout ce que je veux », revendique-t-elle fièrement.
Son amie Jacqueline Tano, 44 ans, lui a emboîté le pas. Elle a acheté des plants d’hévéa cette année, pour son demi-hectare de plantation.
– Interdiction culturelle –
Depuis 2009, environ 2.500 femmes ont pu acheter des plants d’hévéa à prix réduits, grâce à des subventions proposées par l’APROMAC aux agriculteurs les plus précaires. Selon cette structure, les demandes ont augmenté depuis 2021, quand de nouvelles subventions ont été créées exclusivement pour les femmes.
L’association finance cette aide grâce aux cotisations mensuelles des producteurs.
Mais si Affoua Mea et Solange Kouakou ont réussi à exploiter leur propre terre, les obstacles restent nombreux pour beaucoup de femmes.
« Dans certains endroits, les filles n’ont pas le droit d’hériter d’une parcelle », une interdiction non pas juridique mais culturelle, explique la représentante des femmes productrices d’hévéa du pays et membre de l’APROMAC, Jacqueline N’Guessan.
Celle-ci « négocie avec les chefs des terres, les chefs du village, les chefs coutumiers, ou avec les maris, afin qu’ils cèdent une petite portion à leur femme », raconte-t-elle.
« Dans certains cas, on y arrive », dans d’autres, les femmes parviennent à signer un contrat de plusieurs années pour exploiter la parcelle d’un propriétaire. « Une fois qu’elles ont accès à la terre, on passe à la phase de subventions », conclut-elle.
Pour celles qui rencontrent trop d’obstacles, Mme N’Guessan a créé, près de Toumodi également, une pépinière qui emploie quinze femmes à plein temps et dont les plants seront vendus aux bénéficiaires des subventions.
Ces changements dans la filière donnent aux femmes une meilleure « estime de soi », pense-t-elle.
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