Technologie transversale par excellence, la fabrication additive s’impose progressivement comme un outil stratégique pour plusieurs industries clés : aéronautique, spatial, défense ou énergie.
Si son marché reste encore modeste à l’échelle de l’industrie mondiale, son potentiel de transformation des procédés de conception, de production et de maintenance en fait un levier majeur de compétitivité technologique.
Dans un contexte marqué par l’accélération des investissements aux États-Unis et en Chine, la structuration de la filière européenne devient un enjeu critique. Jean-Daniel Penot, président de France Additive, l’association qui fédère l’écosystème français de la fabrication additive, revient sur les dynamiques actuelles du secteur, les forces et fragilités de l’industrie française, ainsi que sur le rôle que cette technologie pourrait jouer dans les stratégies de réindustrialisation et de souveraineté industrielle.
Techniques de l’Ingénieur : La fabrication additive existe depuis plusieurs décennies. Où en est aujourd’hui son développement industriel ?
Jean-Daniel Penot : La fabrication additive ou impression 3D industrielle repose sur un ensemble de procédés dont les premiers brevets remontent aux années 1980. Pendant longtemps, ces technologies ont été utilisées principalement pour le prototypage ou pour des applications expérimentales.
Le véritable tournant intervient dans les années 2010, lorsque la technologie commence à être intégrée dans des chaînes de production industrielles. Il faut toutefois bien comprendre qu’elle ne remplace pas les procédés traditionnels : elle s’y ajoute comme un procédé complémentaire, particulièrement pertinent pour certains types de pièces. Aujourd’hui, elle est notamment utilisée pour la production de petites séries, la fabrication de pièces de rechange ou encore la personnalisation industrielle. Dans le ferroviaire par exemple, certaines entreprises s’en servent pour produire des pièces dont les plans ont disparu ou dont les fournisseurs n’existent plus.
Quels sont aujourd’hui les principaux leviers de valeur de la fabrication additive pour l’industrie ?
Trois grands facteurs expliquent son intérêt. Le premier est la capacité à produire des pièces uniques ou des petites séries, notamment dans des contextes de maintenance ou de réparation. C’est particulièrement utile dans des secteurs où les cycles de vie des équipements sont très longs.
Le deuxième atout est la performance des pièces produites. La fabrication couche par couche permet de créer des géométries extrêmement complexes, impossibles à obtenir avec des procédés conventionnels. On peut ainsi optimiser les flux thermiques, les passages de fluides ou la structure mécanique d’un composant.
Dans le spatial, par exemple, certains moteurs de fusée intègrent désormais des pièces imprimées en une seule opération alors qu’elles nécessitaient auparavant l’assemblage de dizaines d’éléments.
Le troisième avantage est la flexibilité de production. Une même machine peut produire des pièces pour des secteurs très différents. Cette flexibilité s’est révélée particulièrement précieuse lors de la crise du Covid-19, lorsque certaines entreprises ont pu rapidement produire des équipements médicaux.
Quelle est aujourd’hui la taille du marché de la fabrication additive ?
Le marché mondial représente environ 25 milliards de dollars, ce qui reste relativement limité à l’échelle de l’industrie manufacturière. En France, on estime qu’il représente environ 500 millions d’euros.
Après une décennie de croissance très forte, parfois supérieure à 20 % par an, le secteur a connu un ralentissement entre 2024 et 2025. Plusieurs facteurs comme les incertitudes géopolitiques, les tensions commerciales ou encore le report de certains investissements industriels expliquent ce ralentissement.
Parallèlement, nous observons une phase de consolidation du marché, avec des acquisitions importantes et parfois des faillites d’acteurs technologiques.
Comment se positionne la France dans cet écosystème mondial ?
La France possède plusieurs atouts importants. Elle dispose d’abord de grands utilisateurs industriels – Safran, Airbus, ArianeGroup ou encore Michelin – qui ont joué un rôle moteur dans l’adoption de ces technologies.
Elle bénéficie également d’un écosystème de recherche dynamique, avec de nombreux laboratoires et plusieurs dizaines de thèses soutenues chaque année sur ces sujets.
Enfin, la France est présente sur une grande partie de la chaîne de valeur : logiciels, matériaux, machines et production de pièces. Le principal défi réside toutefois dans la taille des entreprises de la filière. Beaucoup d’acteurs restent de taille relativement modeste et peinent à atteindre une masse critique suffisante pour rivaliser avec leurs concurrents allemands ou américains.
Quel rôle joue France Additive dans cet environnement ?
France Additive est l’association qui fédère la filière française de la fabrication additive. Elle rassemble aujourd’hui environ 150 membres, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur : industriels, centres de recherche, utilisateurs finaux et institutions. Notre objectif est de structurer la filière et de favoriser les synergies entre ces acteurs. Il s’agit notamment de renforcer les échanges d’expérience, de créer des collaborations et de développer une véritable dynamique collective.
Comment cela se traduit-il concrètement ?
Notre action repose sur plusieurs axes. Nous organisons d’abord de nombreux événements et groupes de travail qui permettent aux industriels d’échanger sur leurs problématiques : certification, maturité technologique ou encore modèles économiques.
Nous travaillons également à l’internationalisation de la filière, en accompagnant les entreprises françaises sur les grands salons internationaux et en développant des partenariats avec d’autres organisations européennes.
Enfin, nous menons un travail de sensibilisation auprès des décideurs publics, afin de mieux faire comprendre les enjeux industriels et stratégiques de la fabrication additive.
Vous préparez également le lancement d’un observatoire de la fabrication additive. Pourquoi ?
Il existe encore peu de données consolidées sur l’état réel de la filière en France.
Nous allons donc lancer un observatoire dédié, qui permettra de suivre l’évolution du secteur, de mesurer les investissements et de comparer la position française avec celle d’autres pays.
L’objectif est de fournir aux acteurs publics et privés des indicateurs fiables pour mieux orienter les politiques industrielles.
La fabrication additive est souvent associée à la souveraineté industrielle. Est-ce justifié ?
Oui, dans une certaine mesure. La fabrication additive est relativement peu sensible au coût de la main-d’œuvre, car la valeur repose principalement sur la machine et sur la conception de la pièce. Cela signifie qu’il est possible de produire de manière compétitive en Europe.
Elle peut donc contribuer à des dynamiques de relocalisation ou de réindustrialisation, notamment dans les secteurs à forte valeur ajoutée.
Mais son intérêt est surtout stratégique : dans certains domaines comme le spatial ou l’aéronautique, elle peut permettre de concevoir des produits radicalement nouveaux et donc de prendre un avantage technologique.
Quel rôle joue la fabrication additive dans les industries de défense ?
Elle est déjà très utilisée pour le maintien en condition opérationnelle des équipements. La fabrication additive permet de produire rapidement des pièces de rechange, y compris à proximité des zones d’opération. Cela réduit considérablement les contraintes logistiques. Dans certains conflits actuels, elle est utilisée pour réparer des équipements, produire des composants de drones ou adapter rapidement certains systèmes.
Cela ne remplacera évidemment pas les procédés industriels traditionnels, mais cela apporte une flexibilité opérationnelle importante.
Sommes-nous à un moment charnière pour la fabrication additive ?
Oui, clairement. Les investissements sont aujourd’hui très importants aux États-Unis et en Asie. Si l’Europe ne prend pas pleinement conscience du potentiel stratégique de cette technologie, elle risque de se retrouver dans une situation comparable à celle du solaire, où l’essentiel de la chaîne de valeur a été capté par d’autres régions du monde.
À l’inverse, si nous parvenons à structurer la filière et à soutenir l’innovation, la fabrication additive pourrait devenir un levier majeur de compétitivité pour plusieurs industries européennes.
Peut-elle transformer en profondeur l’industrie manufacturière dans les prochaines années ?
Elle ne remplacera pas les procédés industriels traditionnels. Mais elle va continuer à se diffuser dans de nombreux secteurs. Nous observons déjà une diversification très importante des applications, que ce soit dans l’aéronautique, l’énergie, le luxe, les biens de consommation, voire la construction.
La fabrication additive va donc progressivement prendre sa place dans l’écosystème manufacturier, là où elle apporte une véritable valeur ajoutée.
Propos recueillis par Pierre Thouverez






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