Manque de capitaux, marchés fragmentés, contraintes réglementaires : les obstacles à la croissance des entreprises innovantes européennes sont bien identifiés. Un rapport propose cinq axes de réforme, de la mobilisation de l'épargne longue à la création d'un cadre juridique harmonisé, pour donner à l'UE les moyens de ses ambitions technologiques.
L’Europe dispose d’un vivier de start-ups dynamique, d’universités de rang mondial et d’une recherche scientifique reconnue. Pourtant, elle peine toujours à faire émerger des champions technologiques capables de rivaliser avec les géants américains ou asiatiques. C’est le constat central du rapport remis par Christian Noyer, gouverneur honoraire de la Banque de France, et Jörg Kukies, ancien ministre allemand des Finances, dans le cadre de l’initiative franco-allemande FIVE (Financing Innovative Ventures in Europe).
Au cours des cinquante dernières années, l’UE n’a produit aucune entreprise technologique valorisée à plus de 100 milliards d’euros, quand les États-Unis en comptent au moins une dizaine. Cette faiblesse pèse à la fois sur la productivité, l’investissement et la souveraineté économique du continent. Selon le rapport, l’écart de productivité entre la zone euro et les États-Unis atteint désormais près de 20 %, un différentiel largement imputable au secteur technologique.
Le problème majeur réside dans la difficulté de ces jeunes entreprises à franchir le cap de la croissance à grande échelle, entre innovation éprouvée, production industrielle et déploiement international. Si l’Europe sait créer des start-ups, elle peine à les financer dans leurs phases de développement rapide, lorsque les besoins en capitaux augmentent fortement. Les investissements en capital-risque restent inférieurs à ceux des États-Unis, poussant de nombreuses entreprises à chercher des financements à l’étranger, à se coter sur des marchés non européens, voire à déplacer leur centre de décision.
Ce déficit de financement trouve ses racines dans plusieurs facteurs structurels. Le premier est l’absence de volumes importants de capitaux investis à long terme. Contrairement aux États-Unis, l’Europe repose majoritairement sur des systèmes de retraite par répartition, qui génèrent peu de capitaux disponibles pour financer l’innovation. Les actifs de retraite par capitalisation représentent environ 25 % du PIB européen, contre 150 % aux États-Unis. Les investisseurs institutionnels, en particulier les assureurs, restent par ailleurs très prudents, orientant leurs portefeuilles vers des actifs peu risqués.
À cette contrainte financière, s’ajoute la fragmentation des marchés de capitaux. Les marchés actions européens manquent de profondeur, les introductions en bourse y sont en recul et les infrastructures de marché demeurent éclatées. La fragmentation réglementaire du marché unique complique enfin l’expansion transfrontalière des entreprises, qu’il s’agisse du droit des sociétés, de la fiscalité ou des dispositifs d’actionnariat salarié.
Une feuille de route en cinq axes pour combler le déficit de financement
Face à ce constat, le rapport formule cinq axes de réforme prioritaires. Il appelle d’abord à une modernisation ambitieuse des systèmes de retraite complémentaires afin de mobiliser davantage d’épargne longue vers le financement des entreprises innovantes. Il propose ensuite de généraliser, à l’échelle européenne, des initiatives publiques inspirées des programmes français Tibi et allemand WIN, qui visent à inciter les investisseurs institutionnels à orienter une part de leurs capitaux vers le capital-risque et le capital-croissance.
Les auteurs plaident également pour un renforcement du rôle des banques publiques d’investissement, à travers une nouvelle phase de l’European Tech Champions Initiative (ETCI), un dispositif européen associant capitaux publics et privés pour soutenir l’émergence de grands fonds de financement. Ils appellent par ailleurs à une meilleure coordination transfrontalière des investissements publics. Autre proposition structurante : la création d’un 28ème régime de droit des sociétés, entièrement harmonisé au niveau européen, afin de faciliter le financement et le changement d’échelle des entreprises innovantes sur l’ensemble du marché unique.
Enfin, le rapport souligne l’urgence de rendre les marchés actions européens plus attractifs, en allégeant temporairement les contraintes réglementaires pesant sur les entreprises nouvellement cotées et en travaillant à l’émergence d’un véritable marché boursier européen de l’innovation, comparable au Nasdaq américain.
Au-delà du financement, le message est clair : sans action rapide et coordonnée, l’Europe risque de voir ses innovations, ses talents et sa création de valeur partir à l’étranger. Le rapport Noyer-Kukies trace ainsi une feuille de route ambitieuse pour transformer le potentiel technologique européen en puissance économique durable.









Réagissez à cet article
Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous et retrouvez plus tard tous vos commentaires dans votre espace personnel.
Inscrivez-vous !
Vous n'avez pas encore de compte ?
CRÉER UN COMPTE