Soucieux de préserver leurs données les plus sensibles, plusieurs pays européens, France en tête, se mettent en quête de solutions leur permettant de s’affranchir du géant américain de l’IA, Palantir. Mais bâtir une alternative est un chemin ardu, sans garantie de succès.
L’annonce de l’administration Trump, qui a ordonné la semaine dernière à la start-up américaine d’intelligence artificielle Anthropic de suspendre à « tout ressortissant étranger » l’accès à ses deux modèles les plus puissants au nom de la « sécurité nationale », a sonné le réveil.
La menace de rupture d’accès brutal aux technologies américaines, « hypothétique jusqu’ici », ont révélé « des liens de dépendances potentielles dont il importe de se préserver », explique Clément Renault, spécialiste du renseignement à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (Irsem).
Appelant à l' »autonomie stratégique », le Premier ministre français Sébastien Lecornu a annoncé mardi vouloir abandonner les services de la société Palantir utilisés depuis dix ans par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI, renseignement intérieur) pour l’analyse de ses données, au profit de l’entreprise française Chapsvision.
En Europe, d’autres Etats réfléchissent à se distancer de cette entreprise cofondée en 2003 par la figure ultraconservatrice et soutien de Donald Trump, Peter Thiel, qui a développé l’un des logiciels les plus puissants du marché capable d’analyser et recouper d’immenses bases de données.
En Allemagne, plusieurs médias ont indiqué mi-mai que le service de renseignement intérieur (Bfv) entendait également s’en éloigner et confier un contrat à ChapsVision. Le directeur général de la compagnie française, Silvano Sansoni, a dit au salon Vivatech souhaiter un accord avec l’Allemagne.
La semaine dernière, le ministre de l’Intérieur n’a toutefois pas exclu de recourir aux logiciels de Palantir, également utilisé par certaines régions allemandes.
Des voix critiques s’élèvent aussi au Royaume-Uni, deuxième marché mondial de Palantir.
Un comité parlementaire transpartisan a récemment appelé à rompre le contrat du service public de santé (NHS) avec la société américaine, pointant des problèmes de « dépendance » vis-à-vis des Etats-Unis. Au même moment, le maire de Londres a bloqué un contrat de Palantir avec la police de la ville, invoquant des préoccupations sur le processus d’attribution.
– Choix « contesté » –
En France, le contrat avec la DGSI a été signé en 2016, après une importante vague d’attentats.
Un choix « très contesté » dès le départ dans la communauté du renseignement, où beaucoup s’inquiétaient déjà du « risque d’aléa politique et de dépendance technique » à cette start-up d’abord soutenue par la CIA, se souvient une source sécuritaire.
Mais il n’y avait alors pas d’alternative « souveraine convaincante », justifie aujourd’hui le ministère français de l’Intérieur, précisant qu’une « réflexion » avait été menée « dès 2018 » par le chef de la DGSI de l’époque Laurent Nuñez – aujourd’hui ministre de l’Intérieur – pour « identifier une solution européenne ».
Le contrat avec Palantir a depuis été renouvelé à trois reprises et court désormais jusqu’en 2028.
Déployer la solution ChapsVision prendra « sans doute plusieurs mois », a reconnu mercredi le ministre de l’Économie, Roland Lescure, sans préciser quand celle de Palantir serait débranchée.
Selon une deuxième source sécuritaire, l’outil de Chapsvision est « sur la fin de son développement » et « rentre dans une phase de test en conditions réelles ».
En attendant, la DGSI « ne peut pas se permettre des difficultés opérationnelles » et va « continuer à utiliser Palantir », dit cette source.
S’affranchir des outils américains présente aujourd’hui « un vrai risque de perte de puissance dans l’exploitation de données », confirme Clément Renault.
– « Slogan politique » –
Changer de logiciel nécessite de « former les agents », « migrer les usages » pour « garantir la continuité des enquêtes », poursuit Damien Van Puyvelde, professeur associé à l’université de Leyde (Pays-Bas): « Tout cela prend du temps ».
Ce spécialiste du renseignement estime que la décision de la France ne suffira pas à s’affranchir de ses dépendances technologiques, qui « existent sous bien d’autres formes »: « fabrication du matériel, systèmes d’exploitation, puces… »
Beaucoup d’Etats européens n’ont « pas la taille, les budgets ou l’expertise » pour bâtir des « solutions +souveraines+ », appuie-t-il, voyant dans l' »autonomie stratégique » un « slogan politique » plus qu’un « concept consensuel ».
Pour que cet idéal voie le jour, il ne peut être « fondé sur une solution proposée par un seul pays », estime Artur Gruszczak, expert du renseignement à l’Université Jagellonne de Cracovie (Pologne).
Pour lui, il faut bâtir des projets à l’échelle européenne, « négociés entre tous les États membres, approuvés de manière consensuelle et mis en oeuvre par les acteurs européens ».
Lors du G7, Emmanuel Macron a appelé à une « coopération entre démocraties », assurant que la France allait « accélérer » pour développer ses propres modèles d’IA et « rattraper ce retard le plus vite possible ».
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