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Green Al, du biogaz créé à partir de déchets dans des régions isolées

Interview

Green Al : créer du biogaz à partir de déchets dans les régions isolées

Posté le par Alexandra VÉPIERRE dans Innovations sectorielles

Créée en 2021, la start-up algérienne Green Al vend des biodigesteurs pour que les particuliers en zones isolées, les agriculteurs ou les restaurants créent leurs propres biogaz et électricité à partir de leurs déchets. Rencontre avec Kheira Nawel Benaissa, la fondatrice de Green Al.

Kheira Nawel Benaissa, fondatrice de Green Al
Kheira Nawel Benaissa, fondatrice de Green Al / crédit : Biogas GreenAl Energy

Face aux inégalités dans l’accès à l’énergie en Algérie, la start-up Green Al propose une réponse en vendant des biodigesteurs mobiles afin de créer du biogaz à partir de déchets organiques. Cette solution initialement pensée pour les zones désertiques de l’Algérie intéresse également le reste de l’Afrique et l’Europe, où des tests sont menés en Espagne.

C’est durant son doctorat en gestion des déchets et pollution des écosystèmes que la fondatrice Kheira Nawel Benaissa s’est spécialisée dans la production de biogaz. Elle a créé son premier biodigesteur de 15 mètres cubes dans le sud de l’Algérie et a publié ses résultats dans un livre. Depuis, elle est devenue enseignante-chercheuse à l’université de Tamanrasset (Algérie) et a fondé sa start-up Green Al en 2021. Proposant une solution innovante et écologique, la start-up a séduit et a remporté des prix dans plusieurs challenges, dont le Algeria-Climate-Change-Challenge A3C ou EMERGING Mediterranean.

Techniques de l’Ingénieur : Pourquoi avoir créé votre start-up Green Al ?

Kheira Nawel Benaissa : J’ai vécu 10 ans dans le sud de l’Algérie, et quand je sortais dans le désert, je voyais des communautés dans les villages qui n’avaient pas accès au gaz et à l’électricité. Ils devaient alors parcourir des centaines de kilomètres, sur des pistes car il n’y a pas de routes, afin d’acheter des bouteilles de butane. Sinon, ils utilisaient le charbon et le bois, or ces méthodes sont nocives à l’environnement et font qu’aujourd’hui, nous n’avons presque plus de palmiers autour de ces villages. Si l’Algérie est considérée comme un pays de pétrole et de gaz, il y a un réel problème d’approvisionnement à l’énergie.

Je dis toujours que le rôle d’un chercheur est de trouver des solutions à la société et de les appliquer sur le terrain. C’est pour cela que j’ai travaillé sur le biogaz durant mon doctorat, avec l’idée de créer mon entreprise par la suite. J’ai pu ensuite faire incuber mon projet, ce qui m’a permis d’acquérir suffisamment de compétences en business, puis j’ai reçu le label du projet innovant de la part du ministère des Startups algérien en septembre 2021. A partir de là, j’ai créé officiellement Green Al.

Que propose votre entreprise ?

Notre solution est un kit qui contient un biodigesteur fabriqué en toile PVC, ce qui a l’avantage d’être transportable et mobile. On y trouve également un réchaud pour brûler le gaz du méthane, un adaptateur pour convertir le biogaz en électricité en le raccordant à un groupe électrogène, et enfin, notre inoculum, qui est un peu notre recette secrète pour booster la production du biogaz. C’est d’ailleurs sur cet inoculum que j’ai travaillé durant mon doctorat. Nous proposons plusieurs volumes de biodigesteur selon les besoins du client et de la quantité de déchets qui sera introduite. La durée de vie de notre produit est de 8 à 10 ans.

Kit Green Al : biodigesteur en toile PVC, réchaud, adaptateur pour convertir le biogaz en électricité, inoculum
Le kit Green Al est composé d’un biodigesteur en toile PVC, d’un réchaud, d’un adaptateur pour convertir le biogaz en électricité et de l’inoculum. Crédit : Biogas GreenAl Energy

Comment fonctionne votre solution ?

Le biodigesteur est installé en extérieur, sur une surface plane, et raccordé au réchaud dans la cuisine. On y jette des déchets donc les restes de repas, les épluchures, les eaux usées, les déchets des animaux, ainsi que notre inoculum. Une fois le biodigesteur fermé, notre technologie fonctionne sur la digestion anaérobie, c’est-à-dire que ce sont les bactéries qui vont agir, et produire du biométhane prêt à être brulé durant 12 jours. Selon le volume du biodigesteur, on peut produire du biogaz entre 2h et 6h d’utilisation continue. Au bout de 3 mois, on vide le contenu du biodigesteur afin de le remplir à nouveau. Le digestat qui reste est un très bon biofertilisant et peut donc être réutilisé.

Qu’y a-t-il dans votre inoculum ?

Lors de mon doctorat, j’ai étudié les bactéries qui se trouvent dans le crottin de dromadaire. Des études avaient été menées par des Indiens sur les chameaux, mais je n’ai trouvé aucune littérature sur les dromadaires d’Algérie. Bien m’en a pris car j’ai découvert que ces bactéries agissaient comme une solution tampon pour maintenir le pH neutre. Or dans la digestion anaérobie, si le pH devient acide, tout est à jeter. Ces bactéries permettent alors de maintenir le pH neutre sans utiliser de produits chimiques et le gaz produit est composé à 75% de méthane donc il n’y a pas d’impuretés. Nous sommes d’ailleurs en train de déposer le brevet de notre inoculum.

A qui est destiné votre kit ?

Notre solution s’adresse aux particuliers dans les zones isolées, aux hôpitaux, écoles, cantines, restaurants, fermes etc. donc tous les endroits où il y a une source de déchets. Pour l’heure, nous avons envoyé bénévolement nos kits à des associations en Algérie afin qu’elles le testent, et nous l’avons vendu à des installations agricoles. Un kit est également en test en Espagne, et nous allons en envoyer à l’association Noé qui travaille entre autres au Niger afin qu’il soit testé. Si les tests sont validés, nous pourrons passer commande.

Quel est le prix de votre kit ?

Notre kit Green Al 2, avec un volume de 1200L, coûte 666$ et le Green Al 6 pro, avec un volume de 2500L, coûte 998$. Nous avons une stratégie de « pay as you go » donc le paiement se fait par tranche. Pour les associations ou les particuliers pour qui le coût serait trop élevé, nous proposons aussi de leur faire payer une petite partie et en échange, ils nous donnent le digestat produit que nous utilisons pour fabriquer notre biofertilisant.

Quels sont vos projets ?

Nous travaillons sur plusieurs sujets pour améliorer notre solution. Tout d’abord, je suis actuellement en Roumanie pour mener des recherches afin d’améliorer la qualité de notre inoculum. Le but est de réduire la durée de production de biogaz de 12 jours à 6-7 jours. J’en profite également pour y créer une filiale Green Al Roumanie, ce qui nous permettra d’être présent dans l’Union européenne. Cela facilitera la distribution de nos produits ainsi que l’achat de nos matières premières, car les réglementations concernant l’import-export sont très complexes en Algérie et les démarches administratives sont très longues.

Enfin, notre biodigesteur peut actuellement produire du biogaz si la température extérieure est de 30-35 degrés. Cela ne posait pas de problème dans le sud de l’Algérie, mais les conditions climatiques sont très différentes en Europe. Pour le moment, nous devons chauffer notre biodigesteur à l’aide de résistances, en utilisant de l’électricité pour le maintenir à 30 degrés. Nous sommes donc en train de réfléchir à une méthode pour chauffer notre biodigesteur sans utiliser d’énergie extérieure.

Est-il facile d’innover en Algérie ?

Il y a une bonne volonté du gouvernement avec la création du ministère de l’Economie de la connaissance et des Startups il y a deux ans, ainsi que la mise en place de financements dédiés à l’innovation. Fin août dernier par exemple, ils ont annoncé un fond de 58 milliards de dinars algériens [environ 415 millions d’euros, NDLR], destiné aux startups de chacune des provinces algériennes. En revanche, beaucoup de démarches administratives nous freinent, et il reste compliqué d’accéder à ces fonds.

D’autre part, les réglementations concernant l’acquisition du matériel pour la recherche sont les mêmes dans tout le pays, or l’université de Tamanrasset se situe dans une région enclavée à 2200 km de la capitale. Cet isolement, couplé aux longues procédures administratives, font que j’ai dû attendre 4 ans pour recevoir le matériel destiné à ma recherche. Enfin, le fait d’être une femme complique aussi la situation car les femmes mariées sont souvent sous la coupole de leur mari. Personnellement, j’ai dû divorcer car mon mari ne voulait pas que je poursuive mes recherches en laboratoire. Il y a donc eu beaucoup d’obstacles mais je suis persuadée d’avoir fait les bons choix. Je crois en ma société et j’ai vu l’impact positif de ma solution sur les citoyens.

Propos recueillis par Alexandra Vépierre

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