L'Indonésie domine aujourd'hui le marché mondial du nickel. Cette réussite s'explique par des décisions politiques qui ont contraint des industriels étrangers, essentiellement chinois, à transformer le minerai sur le territoire national. Or, le pays cherche désormais à réduire cette influence et une nouvelle technologie de batterie pourrait remettre en cause son modèle.
En l’espace de quelques années, l’Indonésie a bouleversé l’équilibre mondial du nickel. Grâce à une politique industrielle volontariste, l’archipel est devenu le premier producteur mondial de ce métal indispensable à l’acier inoxydable et à une partie des batteries de véhicules électriques. Mais selon une note de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), cette réussite spectaculaire s’accompagne désormais de nouvelles tensions.
Au printemps 2026, plusieurs géants chinois du secteur, parmi lesquels Tsingshan, Zhejiang Huayou Cobalt et Brunp, ont adressé une lettre de protestation au président indonésien Prabowo Subianto. Ces groupes, qui ont largement contribué à financer et à construire l’industrie du nickel en Indonésie, dénoncent aujourd’hui le durcissement des règles imposées par Jakarta. Alors qu’ils ont participé à l’essor du modèle indonésien, ils se retrouvent désormais confrontés à un État qui cherche à accroître son pouvoir de négociation.
En seulement cinq ans, le pays a réussi à s’imposer sur le marché international du nickel. Alors qu’il assurait environ 31 % de la production mondiale en 2020, sa part a grimpé à plus de 65 % en 2025. Cette domination s’explique par une décision politique prise il y a plus de dix ans. À partir de 2014, puis de manière complète depuis janvier 2020, l’Indonésie a interdit l’exportation de ce minerai brut. L’objectif était d’empêcher que la valeur ajoutée soit captée à l’étranger et de contraindre les industriels à transformer le minerai directement sur le territoire national.
Le pari a fonctionné puisque les groupes chinois ont investi massivement dans des complexes métallurgiques capables de produire du nickel. Suite à une plainte de l’UE, l’OMC a jugé en 2022 que cette interdiction d’exportation était contraire aux règles du libre-échange. Sauf que sa décision n’a pas été suivie d’effet en raison de la paralysie de l’organe d’appel de cette institution internationale. Face à l’abondance du métal, les cours internationaux sont passés de 25 000 dollars la tonne lors du pic de 2022 à 17 000 dollars en moyenne en 2024. Plusieurs producteurs concurrents, notamment en Australie et aux Philippines, ont vu leur activité reculer sous l’effet de cette baisse des prix.
Pour autant, la puissance acquise par Jakarta présente une faiblesse majeure. Une grande partie des infrastructures industrielles qui soutiennent aujourd’hui la domination du pays a été financée et exploitée par des acteurs chinois. L’Indonésie dépend encore largement de ces capitaux et de ces technologies. Dans le même temps, la Chine dépend du minerai indonésien pour alimenter ses propres chaînes de valeur dans les batteries et les véhicules électriques.
Transformer la dépendance en levier de puissance
Le président Prabowo Subianto, élu en octobre 2024, semble décidé à exploiter cette interdépendance. Il a mis en place plusieurs mesures pour renforcer le contrôle de l’État sur le secteur en instaurant des quotas plus stricts, une hausse progressive des redevances minières et une modification du prix de référence du minerai. Conséquence : le complexe de Weda Bay, considéré comme le plus grand site minier de nickel au monde, a été contraint de réduire ses volumes de production annuelle de 42 à 12 millions de tonnes, ce qui a entraîné une hausse des cours du nickel.
Mais un autre défi menace aujourd’hui le modèle indonésien : l’évolution technologique du secteur des batteries. Une part importante de la stratégie nationale reposait sur l’essor des batteries nickel-manganèse-cobalt (NMC), grandes consommatrices de nickel. Or, les batteries lithium-fer-phosphate (LFP), qui ne contiennent pas de nickel, gagnent rapidement des parts de marché et sont même devenues majoritaires en 2025.
Dans ce contexte, Jakarta souhaite à présent diversifier ses partenaires et renforcer ses marges de manœuvre. Le lancement du fonds souverain Danantara, doté d’actifs considérables, vise notamment à attirer de nouveaux investisseurs et à réduire une dépendance jugée excessive vis-à-vis des groupes chinois.
L’Indonésie a déjà réussi une transformation que peu de pays producteurs de matières premières sont parvenus à accomplir : convertir une richesse géologique en puissance industrielle et en influence sur les marchés mondiaux. La question n’est plus de savoir si cette industrialisation est un succès. Elle est désormais de déterminer si le pays pourra conserver cet avantage dans un contexte de mutation technologique rapide et de rééquilibrage de ses relations avec les investisseurs étrangers.






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