La suppression des pesticides est souvent présentée comme un choix opposant protection de l’environnement et maintien des rendements. Une expérimentation française menée sur dix ans montre qu’une troisième voie est techniquement possible, mais son passage à l’échelle dépend autant de l’organisation des filières que de l’agronomie.
Le débat a pris une nouvelle dimension en France avec la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles promulguée le 18 août 2026. Le texte permet à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) d’examiner, sous conditions, des dérogations temporaires à l’interdiction nationale de deux insecticides, le flupyradifurone pour les betteraves sucrières, les pommes et les cerises, et l’acétamipride pour les noisettes. Ces substances restent autorisées dans d’autres pays de l’Union européenne, ce qui place la question des pesticides au croisement des enjeux sanitaires, environnementaux et de compétitivité agricole.
Les résultats du réseau Rés0Pest apportent un éclairage différent. Coordonnée par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), l’expérimentation a suivi pendant dix ans neuf systèmes de culture répartis dans plusieurs régions françaises, en grandes cultures et en polyculture-élevage. Aucun pesticide n’était utilisé, y compris pour le traitement des semences. Les engrais de synthèse et le travail du sol restaient cependant autorisés.
Cette précision est essentielle. Le scénario testé ne consiste pas à retirer les pesticides d’un système intensif inchangé. Il repose sur une refonte de l’itinéraire agronomique, avec des rotations de cinq à neuf ans, une diversification des familles de cultures et des périodes de semis, des cultures intermédiaires, des mélanges variétaux et des mesures de prophylaxie. L’objectif est de réduire en amont la pression des ravageurs, des maladies et des plantes adventices.
Des rendements possibles, mais pas systématiquement équivalents
La comparaison avec les données agricoles régionales montre que les rendements des systèmes conventionnels sans pesticides restent le plus souvent inférieurs à ceux obtenus avec une protection chimique. Dans certaines situations, ils atteignent toutefois des niveaux comparables, voire supérieurs. Les dommages liés aux ravageurs et aux maladies n’ont pas augmenté significativement avec le temps, ce qui constitue l’un des résultats les plus solides de l’expérimentation.
Le principal point faible concerne les adventices. Leur maîtrise s’est améliorée au fil des années, mais certaines situations ont nécessité le recours au labour. Ce levier peut résoudre un problème de désherbage tout en entrant en tension avec les principes de l’agriculture de conservation des sols. Les systèmes sans pesticides apparaissent également plus complexes à piloter et plus exigeants en temps de travail.
Sur le plan économique, les résultats demandent la même prudence. Sur les neuf systèmes de culture sans pesticides étudiés pendant dix ans, les performances économiques ont pu être quantifiées pour quatre systèmes de grandes cultures conventionnelles. Ceux-ci ont généré une marge nette jugée satisfaisante. L’INRAE estime qu’elles pourraient correspondre, suivant les situations, à des revenus allant de un à plus de trois SMIC mensuels. Une analyse de la durabilité du réseau souligne cependant que la rentabilité varie fortement d’un système à l’autre.
Le véritable verrou se situe dans les filières
Pour une agriculture intensive et mondialisée, la portée de Rés0Pest se situe donc moins dans la démonstration d’un modèle immédiatement substituable que dans celle d’une possibilité agronomique. La diversification indispensable aux longues rotations suppose que les cultures introduites disposent de débouchés. Or l’INRAE identifie explicitement comme conditions de diffusion des filières de commercialisation adaptées et une valorisation économique des productions issues de ces systèmes.
Cette contrainte devient centrale lorsqu’un producteur vend sur des marchés fortement concurrentiels. Un système agronomiquement performant peut perdre son intérêt si les cultures de diversification sont difficiles à commercialiser, si le travail supplémentaire n’est pas rémunéré ou si les producteurs concurrents disposent de moyens phytosanitaires différents. La récente loi française illustre précisément cette dernière tension puisque les dérogations envisagées concernent des substances interdites en France, mais utilisables dans d’autres États membres, alors que les productions traitées peuvent entrer sur le marché français.
Rés0Pest ne clôt donc pas le débat sur les pesticides agricoles. Il déplace plutôt la question. La recherche montre qu’une agriculture productive sans pesticides peut être envisagée, y compris avec des engrais minéraux, mais qu’elle demande davantage de diversité, de technicité et d’adaptation. Sa massification dépendra de la capacité à organiser les débouchés, à absorber les surcoûts éventuels et à maintenir la compétitivité des exploitations. Le projet 0phyto, lancé en 2025, poursuit désormais l’analyse en élargissant le champ à l’agriculture biologique.






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