Pour réduire l'emploi de pesticides, la recherche agronomique s'intéresse de près au langage olfactif des plantes afin de développer de nouvelles stratégies de protection des cultures. Trois types de molécules peuvent modifier le comportement des insectes, et l'une d'elles peut actuellement être utilisée pour lutter contre un puceron responsable de la jaunisse de la betterave.
Loin d’être passives, les plantes utilisent en réalité un langage chimique sophistiqué, fondé sur l’émission d’odeurs, pour interagir avec leur environnement et se protéger des insectes nuisibles. Lorsqu’elles sont attaquées, certaines d’entre elles libèrent des composés organiques volatils (COV) capables d’attirer les ennemis naturels de leurs agresseurs. Le maïs, par exemple, émet des odeurs spécifiques qui attirent des guêpes parasitoïdes qui contribuent à éliminer les chenilles responsables de dégâts sur cette culture.
Ces signaux olfactifs ne se limitent pas à appeler des renforts. Les plantes peuvent aussi produire des odeurs répulsives pour dissuader les insectes de s’installer, ou encore prévenir les plantes voisines d’un danger imminent, déclenchant chez elles des mécanismes de défense anticipés. Depuis plusieurs décennies, la recherche agronomique s’intéresse à ces mécanismes naturels du vivant et s’en inspire pour développer des stratégies dites de biocontrôle. Son objectif : réguler les populations de ravageurs sans recourir à des produits chimiques de synthèse. Aujourd’hui, l’utilisation des odeurs occupe une part croissante de ces biosolutions développées par les scientifiques.
Le langage olfactif repose principalement sur trois types de molécules appelées sémiochimiques, qui se comportent comme des messagers biologiques capables d’influencer le comportement des insectes. Tout d’abord, les phéromones, qui assurent la communication entre individus d’une même espèce. Pour lutter contre les ravageurs, l’une des méthodes consiste à diffuser des phéromones sexuelles pour perturber la reproduction des insectes. En saturant l’environnement olfactif, les mâles ne parviennent plus à localiser les femelles, ce qui a pour effet de réduire à terme leur population.
À l’inverse, les kairomones et les allomones interviennent entre espèces différentes, c’est-à-dire entre un insecte et une plante. Les premières ont un effet attractif tandis que les secondes agissent comme des répulsifs. Parmi les stratégies les plus prometteuses figure celle appelée « push-pull » (repousser-attirer). Elle consiste à utiliser des odeurs répulsives pour chasser les insectes d’une culture, tout en les attirant vers une zone piège.
Créée en 2019 sur la base de travaux de l’Inrae, la start-up Agriodor a développé une stratégie de biocontrôle innovante basée sur les odeurs pour lutter contre le puceron vert, le principal vecteur de la jaunisse de la betterave. Sa solution, qui se présente sous la forme de granulés et est développée en partenariat avec Syngenta, vient de recevoir un renouvellement de sa dérogation afin d’être commercialisée sur la campagne betteravière de ce printemps 2026.
Une baisse d’environ 40 % des pucerons verts
La méthode consiste à utiliser des odeurs répulsives pour perturber le ravageur et modifier son comportement. Elle diffuse des allomones spécifiques, c’est-à-dire des substances naturelles imitant les signaux chimiques de plantes que le puceron n’apprécie pas. Ce brouillage de l’environnement olfactif rend la culture défavorable à son installation et limite ainsi sa colonisation.
Le produit agit selon trois leviers complémentaires. Non seulement il repousse les insectes, mais il ralentit également leur reproduction et limite leur alimentation en diminuant les piqûres sur les plantes. Des essais menés en conditions réelles montrent des résultats encourageants. Selon Syngenta, les populations de pucerons verts ont été réduites en moyenne d’environ 40 % par rapport à une parcelle non traitée, avec une baisse des symptômes de la jaunisse. En fonction des conditions pédoclimatiques, il est même possible de ne pas utiliser d’insecticide.
En revanche, cette solution ne possède pas d’effet curatif et doit être appliquée en préventif. Les granulés doivent être épandus à raison de 4 kg par hectare, dans la limite de 2 applications chaque année. Le produit agit jusqu’à 21 jours et une seconde application peut s’envisager 15 jours après la première intervention, en cas de conditions chaudes et sèches, très favorables au développement des pucerons, ou en cas de très fortes pluies sur plusieurs jours consécutifs.
Cette solution biomimétique n’augmente pas la résistance des insectes et ne détruit pas non plus la biodiversité. Elle doit s’intégrer dans une stratégie globale de protection des cultures. Elle illustre l’émergence de méthodes alternatives, fondées sur les mécanismes naturels, pour répondre aux enjeux sanitaires et environnementaux de l’agriculture.






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