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Les inclassables

Les oubliettes des sciences, Chapitre 1 : le vélo amphibie

Posté le par Intissar EL HAJJ MOHAMED dans Insolite

Tilda et Ingmar sont les envoyés spéciaux imaginaires de Techniques de l’Ingénieur. Régulièrement, la rédaction profite d’une brèche temporelle pour les dépêcher, à l’autre bout du monde ou à quelques kilomètres de nos locaux, à la découverte des inventions les plus saugrenues ! En cette toute première chronique de leurs voyages romanesques, cap sur le Paris de 1932 où arpente les rues (et flotte sur l’eau) un vélo amphibie.

L’année 1932 en France a été marquante tant dans les dimensions politiques – l’assassinat en mai du président de la République Paul Doumer – que sportives – lancement de la toute première édition de la Ligue 1 ! – et culinaires, avec la fort heureuse invention du presse-purée (mille fois merci !). Mais ces faits historiques, si importants à divers égards, ne sont pas la raison pour laquelle nous avons choisi de nous engouffrer entre les fines mailles du tissu spatio-temporel.

Notre motivation première a trouvé racine au détour d’un post de blog qui a titillé notre curiosité et égayé notre morne après-midi de télétravail. Un véhicule à roues (et… bouées ?!), visiblement pneumatiques, qui nous avait arraché quelques rires amusés et que voici :

Nous n’étions pas prêts pour ce selfie. Crédit dessins : Intissar El Hajj Mohamed. Crédit photo : domaine public.

Occurrence spatio-temporelle amatrice de couvre-chefs et surveillant infatigable de nos excursions à l’évidence strictement professionnelles, Chronox est une espèce de ciel étoilé emprisonné dans une boule de poils (vous le voyez ?). Il nous a ouvert une voie vers le Paris de 1932 où un inventeur anonyme (cf. ci-haut) expose son vélo amphibie. Misanthrope au bon cœur (si cœur il a), Chronox ne nous a accordé, pour préserver notre bien-être mental devant un tel choc des époques, que très peu de temps ! Il s’énerve, il s’énerve, mais quand il s’agit de photobombing, il ne rechigne pas.

Nous sommes trop beaux. (Si nos personnages étaient réels, ceci aurait été une photo prise dans un café grâce à un trépied.) Crédit dessins : Intissar El Hajj Mohamed. Crédit photo : domaine public.

Qu’est-ce donc que ce vélo amphibie ? Son papa étant peu loquace, nous avons eu recours à des méthodes un peu moins orthodoxes. En journalistes d’investigation chevronnés, nous avons poussé la porte d’une librairie… Et avons fini par mettre la main sur l’édition de décembre 1932 du magazine Popular Science !

Dans ce numéro, un article est consacré à la « bicyclette amphibie » où celle-ci est décrite comme étant un « véhicule hybride ». « Ses roues, peut-on lire, sont des flotteurs creux et bulbeux qui, avec l’aide de quatre petits globes accrochés à des balanciers, le maintiennent en flottaison dans l’eau. » Gentiment chassés par Chronox, nous n’avons hélas pas pu assister à la démonstration ! Néanmoins, la revue affirme que celle-ci, menée dans une « grande piscine », fut une franche réussite. Sans toutefois montrer de photos…

*Allez, zou. Crédit dessin : Intissar El Hajj Mohamed

Et sur terre ? Toujours selon Popular Science, les déplacements terrestres sont bel et bien possibles, simplement en repliant les balanciers. Si ça n’est pas novateur et prouve la souveraine puissance de la French tech, nous ne savons pas ce qui l’est !

« Un nom, je veux un nom ! », nous vous entendons maugréer. D’accord, oui, tout à fait, ce vélo amphibie aurait bien été baptisé d’un nom ! Nous l’avons gardé pour la fin pour vous tenir en haleine… Le « Cyclomer », qu’il s’appelait, nous informe ici, en néerlandais, le Nationaal Archief, les Archives nationales des Pays-Bas.

Nul doute, une question subsiste, suspendue à toutes les lèvres ! Nous la voyons, là, flotter dans l’éther… Cette interrogation : et aujourd’hui donc, existe-t-il des vélos nautiques pour nous autres amoureux, certainement nombreux, du cyclisme aquatique ? Eh bien, oui ! De là à parier sur un Tour de France sur la Seine ? Probablement pas. Toujours est-il que nous ne sommes pas sûrs d’une chose… Le Cyclomer a-t-il, oui ou non, pu naviguer sur l’eau ? Désormais de retour en 2021, nous avons choisi de poser la question à un spécialiste.

L’univers insoupçonné des amphibistes

Christophe Prier est président et fondateur (en 1997) de l’AVA France, Association des véhicules amphibies de France, qui compte aujourd’hui une trentaine de membres. Mais cet ancien cheminot porte de multiples autres casquettes : il est mécanicien-motoriste le jour, chauffeur routier la nuit, et surtout un auto-entrepreneur passionné d’invention et d’innovation (avec déjà un brevet à son registre) en passe de monter sa propre start-up d’ingénierie.

REPÈRE TECHNIQUE : Étanchéité des systèmes mécaniques : « Le confinement d’un gaz ou d’un liquide, de par sa nature, n’est pas aisé. Une fuite, même petite, peut avoir de multiples conséquences, tant sur le plan de la disponibilité du matériel que sur celui du fonctionnement et aussi de la sécurité. » (Source : Étanchéité en mécanique)

Voici son verdict : « le Cyclomer est doté de tout ce qu’il faut pour naviguer, mais il ne fallait pas s’attendre à une vitesse d’avancement exceptionnelle sur l’eau ». Nous apprenons au passage que les propriétaires des véhicules amphibies s’appellent les « amphibistes ». Nous en profitons pour lui demander les critères, outre les hélices et les roues, pour garantir le bon fonctionnement d’un vélo amphibie.
« Tout comme le vélo classique tient en équilibre sur terre, on peut imaginer une chose similaire dans l’eau
, explique Christophe Prier. Il faut donc qu’il y ait deux « bras », un de chaque côté, pour assurer un point d’équilibre. Il peut s’agir de boudins gonflables [coussins d’air, NDLR], à distance respectable, qui permettent de tenir le poids de la personne qui va pédaler ». Autre point important : la carrosserie.
« Celle-ci est une sorte de coque, poursuit le président de l’AVA France, et il faut bien sûr faire des points stratégiques d’étanchéité. L’étanchéité est un enjeu majeur ! Il faut que le système permette d’à la fois rouler et flotter sans que l’eau rentre dedans. »

REPÈRE TECHNIQUE : Évacuation de la chaleur : « La chaleur est transférée d’un point à un autre sous l’influence d’une différence de température entre ces deux points ; il y a trois modes principaux de transfert de chaleur : conduction, convection et rayonnement ; ces modes peuvent apparaître séparément ou simultanément. » (Source : Dissipation thermique Évacuation de la chaleur)

La motorisation est elle aussi un paramètre non négligeable, nous informe le spécialiste : « Le moteur est à l’intérieur de cette coque. Et il faut absolument trouver un moyen pour évacuer la chaleur générée par le moteur ! Sinon, le système se transforme en une véritable cocotte-minute… »

Quelques bons conseils ne sont pas de refus. Ainsi, Christophe Prier recommande de privilégier l’eau douce : « Je possède un Amphicar que j’ai restauré, sablé, et métallisé, mais même en ayant fait ça je n’irai pas en mer. L’eau de mer, très salée, est corrosive ! »

Autre précaution : « Quand on part naviguer, on ne souhaite évidemment pas tomber en panne. Il faut donc toujours prévoir des plans B : on garde toujours un bout de corde à l’avant du véhicule. Et si jamais on rencontre un souci, on lance la corde à quelqu’un qui pourrait l’accrocher à un bateau ou sur la rive. » Si vous partez en balade sur l’eau en véhicule amphibie, il vaut donc mieux que vous soyez accompagné !

Ce n’est pas tout. Avec notre interlocuteur, nous découvrons tout un monde dont on ne soupçonnait pas l’existence. Celui des amateurs des véhicules amphibies, et qui plus est, en France ! « Le premier rassemblement de véhicules amphibies en France, je l’ai organisé en l’an 2000, indique Christophe Prier. Il s’est tenu au Manoir de l’automobile, à Lohéac ». Autre rassemblement, cette fois d’envergure internationale : l’AMPHIB, qui réunit dans un même endroit tous types de véhicules amphibies (voitures, vélos, 4×4…). Christophe Prier contribue régulièrement à son organisation. « Le premier AMPHIB a eu lieu aux Pays-Bas, en 1987 », note Christophe Prier.

REPÈRE TECHNIQUE : Corrosion-érosion en milieu marin : « Les matériaux métalliques sont le plus fréquemment en contact avec un fluide en mouvement. C’est le cas des structures portuaires, des échangeurs thermiques, des pompes, des turbines et des hélices par exemple. Le flux de l’électrolyte a en général un effet négatif, l’augmentation des phénomènes de transport accélérant la corrosion. Il vient en outre s’ajouter à la dégradation physico-chimique des dommages mécaniques résultant de l’effet hydrodynamique que l’on désigne par corrosion-érosion. La formation de turbulence locale dans l’écoulement du fluide peut conduire à l’arrachement des films protecteurs et à l’apparition de sites actifs en contact avec le milieu corrosif. » (Source : Corrosion et protection des métaux en milieu marin)

L’édition 2019 de l’AMPHIB s’est même déroulée – pendant 8 jours consécutifs – en France, dans le Morbihan, à Saint-Perreux (à proximité de Redon) : « On a choisi d’organiser cet AMPHIB du côté de Redon car c’est là le carrefour des voies navigables. Douze nations ont participé cette année ! 74 véhicules amphibies ont défilé et c’est à ce jour notre plus grand rassemblement. C’était un spectacle assez atypique. Plus de 100 000 spectateurs sont venus ! » Un événement qui n’a pas manqué de casser la routine et a su attirer l’attention des médias locaux, comme dans ce reportage de France Bleu. Toujours selon Christophe Prier, l’édition 2020 devait s’organiser au lac de Garde, dans les Alpes italiennes, mais a été annulée en raison de la pandémie de Covid-19. Pour 2021, la destination prévue était le Danube, en Autriche.

Vous souhaitez devenir amphibiste ? Acquérir un véhicule amphibie n’est pas facile car ces modèles sont plutôt rares, mais Christophe Prier a quand même pu nous présenter une fourchette de prix : « L’Amphicar, qui est le véhicule amphibie le plus recherché et apprécié, coûte entre 60 000 et 70 000 €. » Attention cependant, pour conduire un tel véhicule, il faut être titulaire du permis « voiture » et « bateau ». De son côté, Christophe Prier conçoit un projet de « véhicule amphibie de poche », dont vous pourrez peut-être un jour négocier l’achat.

Bref aperçu des vélos amphibies contemporains

Revenons aux vélos amphibies ! Nous avons préparé un court panorama des vélos amphibies cette fois contemporains ayant le plus marqué les esprits. Une requête toute bête dans un moteur de recherche génère une quantité conséquente de photos de prétendus ou authentiques vélos amphibies. Afin de ne pas vous présenter – à notre insu – de la désinformation, nous allons nous reposer entièrement sur les publications de médias de renommée mondiale et de sources fiables !

Commençons par la BBC qui, en 2008, publiait un article sur le vélo amphibie inventé par l’indien Mohammed Saidullah. L’invention, elle, remonte à 1975 ! En cette année, la moisson, particulièrement rude, avait inondé le village de Mohammed Saidullah, le poussant à s’ingénier pour trouver un moyen de locomotion pratique et économe. Et ainsi naquit son vélo amphibie. Il s’agit d’une bicyclette classique équipée, entre autres, de quatre flotteurs rectangulaires qui la soutiennent afin qu’elle puisse naviguer sur l’eau. L’article raconte que ce marchand de miel aurait vendu tous ses biens pour se consacrer à ses inventions, et rien que pour sa détermination nous lui souhaitons des jours glorieux !

En France, Christophe Prier nous a signalé la sortie remarquée de vélos nautiques, lors du passage du Tour de France par Redon, en 2011, et dont vous pouvez retrouver des images ici. Ouest-France y a même consacré un article. Finalement, un Tour de France des vélos amphibies serait possible…

Ensuite, passons au bricolage que nous qualifierons de « sauvages » : nous les voyons traîner sur les réseaux sociaux, mais nous ne savons pas trop… S’agit-il d’inventions bien réelles ou de canulars ? Les Mythbusters de la chaîne Discovery, experts en l’art du debunking, se sont prêtés à l’exercice. À l’exception de quelques couacs pour le moins renversants, leur vélo amphibie, muni de bonbonnes d’eau vides en guise de flotteurs et de pales au niveau des roues, semble bien… marcher.

Teaser, tout simplement

Bien sûr, d’autres exemples de « vélos » amphibies existent, comme ce tricycle inventé par l’argentin Ernesto Octavio Morega et breveté aux Etats-Unis en 1971 ! Mais notre aperçu des vélos amphibies contemporains s’arrête ici. Sans languir davantage, il est temps pour nous de voguer, ensemble et en selle, vers de nouvelles aventures ! Et en attendant, si vous avez la patte inventive et que fabriquer un petit rover amphibie vous tente, ce guide des Instructables va vous séduire.

Prochain arrêt et prochain chapitre : nous serons au Moyen-Orient, pour des raisons encore obscures !

*Laissez-moi tranquille… Crédit dessin : Intissar El Hajj Mohamed
Pour aller plus loin

Posté le par Intissar EL HAJJ MOHAMED


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