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Le Liberia peine à transformer son caoutchouc

Posté le par AFP

Muni d’un couteau, Harry Somah gratte l’écorce d’un hévéa de sa ferme au Liberia pour récolter un précieux liquide qui se déverse lentement dans un réservoir: du caoutchouc.

Le caoutchouc fait partie des principales cultures de rente de ce pays pauvre d’Afrique de l’ouest, qui ne fabrique pourtant pas de pneus ou autres biens à partir de cette matière, se privant ainsi d’une manne financière.

Son père et son grand-père avant lui ont cultivé cette plantation avant de la transmettre à M. Somah, aujourd’hui septuagénaire.

Située dans un district du comté de Grand Bassa (ouest) connu sous le nom de Compound One, cette plantation de caoutchouc constitue depuis des décennies la seule source de revenus stable de la famille.

Mais les profits sont bien maigres.

Comme des milliers d’autres Libériens, la famille Somah vend ses récoltes à la plus grande entreprise de caoutchouc du pays, Firestone Liberia, implantée dans le pays depuis 100 ans.

Non content d’acheter à des petits producteurs indépendants, Firestone, filiale du géant mondial du pneu Bridgestone, produit également son propre caoutchouc.

Firestone exploite la plus grande plantation continue de caoutchouc naturel au monde, qui s’étend sur près de 480 kilomètres carrés et emploie plus de 4.000 personnes.

Quelques autres entreprises de caoutchouc opèrent au Liberia.

Pourtant, la fabrication de pneus et de produits en caoutchouc à grande échelle n’existe pas dans le pays.

« Le Liberia ne tire profit que d’une petite partie de la valeur totale générée par son caoutchouc naturel », explique à l’AFP Bonokai George Gould, professeur d’économie à l’Université du Liberia et coordinateur de la planification stratégique à la Banque centrale du Liberia.

Bien qu’il n’existe aucune estimation officielle des pertes financières liées à l’absence d’industrie manufacturière, M. Gould affirme que « le coût en termes d’opportunités économiques est considérable ».

La fabrication de pneus et de produits en caoutchouc génère « des emplois manufacturiers, des transferts de technologie, des recettes fiscales, des recettes d’exportation et le développement d’industries connexes », poursuit-il.

– Pneus usés –

Selon M. Gould, le Liberia aurait besoin « d’investissements substantiels dans les infrastructures, l’énergie, les compétences et d’un environnement commercial propice » pour pouvoir fabriquer des produits en caoutchouc.

Contacté par l’AFP, Firestone Liberia a déclaré que non seulement il n’existe pas de « capacité de production spécialisée, ni le niveau d’infrastructures électriques et industrielles nécessaires pour produire des pneus à grande échelle », mais que les matériaux supplémentaires requis pour la fabrication des pneus ne sont pas facilement disponibles dans la région.

Et la plupart des Libériens roulent avec des pneus d’occasion bon marché, importés d’Europe, d’Amérique ou de Chine.

La réparation et la revente de ces pneus de mauvaise qualité représentent une activité lucrative, et les ateliers de fortune pullulent.

Mory Soumaoro, revendeur et réparateur à Monrovia, confie gagner bien plus grâce à la vente de pneus d’occasion que des neufs, que la plupart des gens n’ont pas les moyens d’acheter.

Les revendeurs comme M. Soumaoro achètent des pneus d’occasion importés entre 15 et 40 dollars (entre 13 et 35 euros), et réalisent un bénéfice d’environ 10 dollars par pneu.

Les pneus neufs se vendent jusqu’à 250 dollars (220 euros).

Lawrence Yealue, président du Conseil national de la société civile du Liberia, s’interroge: « Nous exportons les matières premières, qu’en retirons-nous ? »

« Elles reviennent dans le pays avec une valeur ajoutée et nous les payons au prix fort », se désole-t-il.

– « Survivre » grâce au caoutchouc –

Le pays a produit 73.769 tonnes de caoutchouc en 2025, selon la Banque centrale du Liberia, générant environ 114 millions de dollars, soit 2,2% du PIB national.

En juin dernier, le président Joseph Boakai a promulgué un décret interdisant l’exportation de caoutchouc naturel non transformé, invoquant l’absence d' »opportunités dans le secteur manufacturier en aval et d’emplois industriels », ainsi que la nécessité d' »augmenter les recettes fiscales et d’améliorer les recettes en devises étrangères ».

Seul le caoutchouc transformé, comme le concentré de latex ou les feuilles de caoutchouc, pourra être exporté.

Cependant, James Sayekea, président du Syndicat national des négociants et des producteurs de caoutchouc du Liberia, estime que cette mesure « prive les agriculteurs d’un marché concurrentiel pour vendre leur produit », car beaucoup d’entre eux dépendent de la production et de la vente de caoutchouc non transformé.

Elle confère au contraire un « monopole à quelques entreprises de transformation », telles que Firestone, selon lui.

Upjit Singh Sachdeva, homme d’affaires libérien de renom, d’origine indienne et propriétaire de la société Jeety Rubber au Liberia, s’est engagé à produire les premiers pneus fabriqués localement d’ici 2028.

Mais en attendant, ce sont des travailleurs comme les Somah qui font vivre l’industrie du caoutchouc.

Évoquant les terres léguées par ses aïeux, Harry Somah résume: « C’est ce qui nous permet de survivre. »

eks-bfm/els/mrb/cpy

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