Derrière les promesses de progrès pour le bien commun, l’industrie numérique a une incidence néfaste sur l’environnement, les inégalités et la démocratie. Autrice de L'envers de la tech – Ce que le numérique fait au monde, Mathilde Saliou met en lumière les paradoxes environnementaux et sociétaux du numérique et invite à repenser notre rapport au progrès pour une société durable.

Que se passe-t-il concrètement derrière l’industrie numérique ? Quel impact un clic en France peut-il avoir sur la République Démocratique du Congo ? Dans son livre L’envers de la tech – Ce que le numérique fait au monde (éditions Les Pérégrines, octobre 2025), la journaliste Mathilde Saliou creuse l’écosystème mondial de cette industrie et déconstruit le mythe d’un numérique dématérialisé, qui n’a aucune influence sur notre monde réel. Spécialisée dans les questions numériques et d’égalité, la journaliste avait déjà enquêté sur l’aggravation des inégalités de genre dans son précédent ouvrage Technoféminisme : Comment le numérique aggrave les inégalités.
Impacts environnementaux et sur la santé, crises géopolitiques, montée des extrêmes et frénésies autocratiques des leaders du secteur : le numérique n’est pas neutre et sans conséquences. Mais il peut aussi être repensé.
Techniques de l’Ingénieur : Pourquoi avoir voulu enquêter sur les dessous de la tech ?
Mathilde Saliou : L’écriture de mon précédent livre, qui se centrait sur les inégalités de genre, m’a permis d’entrevoir de nombreuses autres inégalités à l’échelle mondiale créées par l’industrie numérique. Si l’on s’intéresse aux enjeux mondiaux, comme les logiques d’interdépendances entre pays du Nord et du Sud, on constate par exemple que la plupart des ressources nécessaires pour produire les smartphones et ordinateurs sont extraites dans des pays du Sud. Or ces extractions alimentent des pratiques de consommation et une infrastructure numérique plutôt utiles au Nord.
Pareillement, les gouvernements européens et français ont tendance à penser la transition écologique par le biais de la transition numérique. Or cette dernière se base paradoxalement sur l’extraction minière, qui est une machine à polluer et à détruire la santé. Il me paraissait donc important de traiter le numérique via les enjeux environnementaux. D’autant plus que, quand on regarde les statistiques, la majorité de la population française et mondiale souhaite davantage de mesures pour aller vers des logiques soutenables. Je m’adresse donc à ces personnes, afin qu’elles puissent comprendre et interroger leurs pratiques.
Pourquoi a-t-on l’image d’un numérique qui a peu d’influence concrète sur le monde ?
C’est un coup marketing très bien pensé. Quand les grands acteurs du numérique se sont mis à vendre des services de stockage pour les entreprises et les particuliers, ils ont trouvé cette métaphore hyper efficace du cloud, du nuage. On imagine donc que tous les documents que l’on envoie, tous les streamings que l’on regarde sont immatériels et n’ont aucune incidence sur le monde. C’est une méthode très efficace pour cacher la matérialité des équipements et des infrastructures utilisés.
Pourtant, si on regarde les chiffres de l’ONU, en Europe en 2022, chaque individu a jeté en moyenne 17,6 kg de déchets électroniques. Or les chaînes de recyclage n’existent que pour les matériaux courants comme le fer, et très peu pour les terres rares, qui sont au cœur des grands conflits géopolitiques actuels. Nous créons donc collectivement des montagnes de déchets toxiques, qui sont ensuite envoyés dans les pays du Sud.
En parallèle, les sociétés dominantes de la tech misent tout sur le développement de l’IA générative, qui nécessite de plus en plus de data centers. Bien que ces usines soient perçues comme plus propres que d’autres types d’industries, elles ont besoin d’électricité pour fonctionner. Or aux Etats-Unis, plus de 60% de l’électricité est produite par des énergies fossiles. Par ailleurs, les centres de données sont aussi très consommateurs en eau. Mais depuis 2022, ⅔ des data centers ont été construits dans des zone en situation de stress hydrique, ce qui crée des conflits d’usage avec les populations.
Dans votre livre, vous prenez plusieurs fois l’exemple de la République Démocratique du Congo (RDC) pour illustrer les instabilités environnementales et politiques créées par l’industrie numérique. Pourriez-vous revenir dessus ?
La RDC illustre parfaitement comment industrie numérique, destruction de l’environnement et des vies humaines sont interconnectées. Depuis plus de 30 ans, la province du Nord-Kivu en RDC est le siège d’un conflit qui oppose les forces gouvernementales à divers groupes armés. Or ces groupes sont financés grâce aux flux financiers liés à l’industrie numérique. En effet, le Nord-Kivu abrite de nombreuses mines, notamment de coltan, un minerai utilisé dans les smartphones. Les groupes armés occupent les mines et vendent donc les minerais aux industries numériques. En parallèle, ces bandes armées commettent meurtres, viols de masse et sont responsables du déplacement de millions de personnes. L’achat de nouveaux équipements numériques participent donc à déstabiliser la région.
Par ailleurs, l’industrie minière est très polluante et cause la déforestation du parc des Virunga, le 2e poumon vert de la planète, afin de creuser de nouvelles mines. Les consommateurs occidentaux doivent donc comprendre comment le système consumériste participe à cette boucle mortifère.
Les conséquences environnementales et géopolitiques du numérique sont de plus en plus mises en lumière, pourtant les ventes d’équipements sont toujours très fortes, tandis que l’IA explose. Qu’est-ce qui pousse à consommer toujours plus ?
Je pense qu’il y a trois facteurs importants. D’abord la manière dont les outils sont construits. Les acteurs dominants du secteur vantent une utilisation toujours plus fluide et facile d’accès, et cette intuitivité participe à nous emprisonner dans ces outils. Ils auraient pu être construits différemment, en évitant les boucles de scroll infinies sur les réseaux sociaux par exemple, pour laisser à l’utilisateur la possibilité de se déconnecter. Mais ce n’est pas à l’avantage des entreprises et de leur quête de profit.
Ensuite, il y a les logiques économiques. Tant d’argent et de financements sont placés dans l’IA en ce moment que les entreprises se jettent dedans pour être sûres d’avoir une part du gâteau. Pendant ce temps, la course à la vitesse des grands acteurs donne l’impression d’être toujours en retard. Or vouloir perpétuellement rattraper son retard est l’assurance de ne jamais prendre le temps de forger son esprit critique et de réfléchir à des contre-modèles numériques plus démocratiques. Il y a toujours plus d’argent, fléché vers un nombre d’acteurs toujours plus réduits, ce qui provoque une concentration injustifiée des fonds au détriment d’autres domaines comme l’éducation, la justice… Alors que jusqu’à présent, on ne voit pas nécessairement de retour sur investissement.
Enfin, il y a le discours marketing de l’inévitabilité dans lequel on est tous tombé. Au fil des 20-25 dernières années, l’industrie de la tech a réussi à nous faire accepter l’idée que les innovations proposées par les GAFAM sont inévitables et bonnes pour nous. Or ce discours nous empêche d’inventer autre chose et de cultiver des pistes d’autonomie. Par exemple, certaines personnes essaient de travailler sur des contre-visions, et montrent que copier les Américains en essayant de faire émerger un chevalier blanc de la tech européenne n’aurait aucun intérêt. Ça serait de nouveau se renfermer et céder énormément de pouvoir politique à une seule entité privée.
Vous pointez le fait que les géants de la tech soient gérés principalement par des hommes blancs, riches, avec de fortes tendances autocratiques et fascistes. En quoi cela impacte-t-il le monde entier ?
Cela explique en partie toute la situation que l’on vient de décrire. Les grosses entreprises du numérique sont aujourd’hui dirigées par des personnes qui croient à une hiérarchie entre les êtres humains et à une logique de destinée selon laquelle ils auraient la mission d’apporter le progrès. Or leur vision du progrès est très élitiste et ne concerne qu’une petite partie de la population. C’est ce qui les plonge dans cette course effrénée à la fabrication et au développement d’une intelligence artificielle qui pourtant les effraie.
Leur manière de voir le monde explique pourquoi l’industrie dominante de la tech a des impacts aussi négatifs sur les droits humains, les fonctionnements démocratiques et la planète. Tout est lié, et si on veut construire un monde numérique plus égalitaire et démocratique, il faut avoir conscience que les outils eux-mêmes sont développés selon cette idéologie. On n’était pas obligé d’avoir un Internet dans les mains d’une poignée de personnes, dont le but est de faire le maximum de profit. Internet aurait pu être décentralisé, vecteur de démocratie.
Quel pourrait être un futur enviable pour le numérique ?
Un des axes de travail est d’aller vers plus de sobriété. Il ne s’agit pas de renoncer à toutes les technologies, mais de se poser des questions simples : quels sont nos besoins ? A-t-on vraiment besoin de l’IA générative ? Ou d’objets comme des couches ou litières connectées ? A chaque fois qu’on crée des objets connectés, on utilise des ressources. On pourrait donc s’interroger en amont sur nos besoins, en intégrant une grande variété d’acteurs et notamment ceux qui seront impactés par les outils, afin de créer des objets vraiment utiles. On pourrait aussi s’intéresser davantage à la robustesse qu’à des solutions toujours plus rapides ou performantes. Prenons l’exemple de la panne de courant de 2025 dans la péninsule ibérique. Si on avait travaillé en amont sur une solution robuste pour les hôpitaux, capables de fonctionner en mode dégradé, y compris en cas de coupure d’électricité, cette crise aurait pu être traversée plus sereinement. Ce sont des réflexions qui manquent aujourd’hui dans la manière dont on déploie le numérique.
Comment agir à l’échelle des entreprises pour engager davantage de réflexions sur la pratique du numérique ?
Il est possible de créer des collectifs afin de questionner ensemble les pratiques ou même de voir ce qui existe déjà. Les syndicats travaillent de plus en plus à mettre en place des dialogues technologiques au sein des entreprises, afin de réfléchir avec les employés aux outils numériques déployés. Parmi les sujets à évoquer, il peut y avoir les dépendances de l’entreprise aux acteurs américains, qui créent une vulnérabilité géopolitique dans le contexte actuel, ou la dépendance à certains outils. Au fil des années, les cyberattaques ne cessent d’augmenter car nos expositions numériques se multiplient. Si on cherche à rationaliser le nombre d’outils numériques et de fonctionnalités, on va dans le sens d’une sobriété écologique, économique -car les solutions plus simples sont souvent moins coûteuses-, et sécurisée car elle minimise les expositions. C’est ainsi que certaines villes ont décidé de quitter les licences Microsoft pour passer à des outils libres, et ont ainsi fait des économies.
Mais la question du déploiement du numérique dépasse la sphère de l’entreprise, et est éminemment politique. A un an des élections présidentielles, il est capital de faire du numérique un enjeu politique. On pourrait demander aux candidats et candidates leur position sur le déploiement massif des data centers ou des caméras de surveillance sur le territoire par exemple, ou leur avis sur l’utilisation de réseaux sociaux comme X pour les institutions publiques. Les questionnements doivent sortir des entreprises, et se porter vers les représentants politiques.






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