Malgré de nombreux atouts, l’industrie française souffre encore d’un déficit d’image auprès du grand public et en particulier auprès de la jeunesse. Attirer les nouvelles générations vers l’industrie implique de réinventer l’orientation en faisant entrer l’industrie au plus tôt dans la vie des jeunes, dès l’école primaire et le collège.
Quel rôle les entreprises peuvent-elles jouer dans cette orientation ? Nous avons posé la question à Gabrielle Légeret, fondatrice de l’association De l’or dans les mains, et Jean-Marc Scolari, dirigeant de Fronius France.

Gabrielle Légeret est la fondatrice de l’association De l’or dans les mains, qui a pour mission de réintégrer la pratique manuelle au collège.
L’objectif est d’acculturer les enfants et les adolescents à l’artisanat et au « faire », afin que l’orientation vers les filières manuelles ou techniques soit un réel choix.
Jean-Marc Scolari est le dirigeant de Fronius France. Il représente également le groupe soudage au sein de l’organisation EVOLIS et il est présent au conseil d’administration de l’Institut de soudure.
Techniques de l’ingénieur : Pourquoi est-il vital de reconnecter la jeunesse à l’aspect matériel du monde ?
Gabrielle Légeret : La culture artisanale ou industrielle est absente du quotidien de la nouvelle génération. Aujourd’hui, un enfant ou un adolescent a très peu l’occasion de fabriquer quelque chose avec ses mains ni même de se questionner sur la façon de faire un objet, la provenance des matériaux, etc.
Par exemple, sur son trajet pour aller à l’école, il a bien plus de chances de passer devant une boutique de vêtements ou un magasin alimentaire que devant un atelier de couture ou une menuiserie ! De nos jours, même les chantiers du BTP sont souvent cachés par des bâches, si bien que l’artisanat et les métiers manuels font de moins en moins partie de l’imaginaire quotidien de la jeunesse.
Sensibiliser les nouvelles générations sur ces aspects est pourtant vital. D’une part pour leur donner l’envie d’aller vers l’industrie et l’artisanat, d’autre part pour en faire des consommateurs et citoyens éclairés qui pousseront les politiques à faire des choix industriels intelligents.
Parlez-nous des actions que vous déployez dans les écoles en vue de sensibiliser la jeunesse.
GL : L’association De l’or Dans les Mains a pour mission de réintégrer la pratique manuelle au collège. Nous déployons des programmes qui permettent à des artisans et à des salariés d’entreprises d’intervenir en classe et d’animer des ateliers de pratique manuelle en faisant fabriquer un objet aux élèves.
Notre métier est l’ingénierie pédagogique. Cela consiste à transformer un savoir-faire en un atelier pédagogique qui peut être déployé en classe et qui cadre avec les programmes scolaires. Dans la pratique, ça peut se traduire par « transformer la matière sous la chaleur pour fabriquer une chaussure », ou « doser des quantités de matière à mettre dans une machine ».
Nous travaillons avec des artisans indépendants et des entreprises qui s’engagent à nos côtés pour animer ces ateliers. Ce sont aussi bien des PME locales que des grands groupes, comme Michelin, SNCF, EDF, sans oublier Fronius, grâce à Jean-Marc Scolari.
Jean-Marc Scolari : J’ai découvert cette association qui correspond parfaitement à mes engagements en tant que porte-voix de la filière soudage, en lisant un article des Échos : la démarche m’a fasciné.
L’attractivité du soudage et les moyens d’amener un maximum de jeunes, y compris des femmes, vers ces métiers sont en effet des sujets récurrents au sein de notre organisation professionnelle.
Néanmoins, je trouvais que l’aspect concret des choses n’était pas assez traité. J’ai donc contacté Gabrielle, car j’estime que faire entrer l’industrie au sein de l’école est un prolongement naturel de notre métier.
Quel rôle les chefs d’entreprise peuvent-ils jouer pour réintégrer « l’intelligence manuelle » dans notre société et à l’école ?
GL : Chaque acteur de l’éducation doit endosser une part de responsabilité, car il faut aussi considérer les entreprises comme des acteurs de l’éducation.
Depuis trop longtemps, les entreprises ont tendance à rester enfermées autour de leurs métiers. Il est important qu’elles prennent part à ce mouvement qui vise à faire en sorte que les jeunes acquièrent plus tôt une culture industrielle ou artisanale, ce que j’appelle la « culture de la matérialité du monde ».
JMS : L’industrie souffre davantage d’un déficit d’image que d’un déficit d’emplois, alors qu’elle s’est profondément modernisée, grâce au digital, à la robotisation des procédés et à l’IA. Il y a donc un paradoxe entre l’image de l’industrie et la réalité. Pour sortir de ce paradoxe, l’industrie doit faire de la pédagogie et communiquer auprès du grand public. Il faut expliquer ce que sont une usine ou un atelier, ce qu’on y fait, mais aussi s’écarter des discours trop techniques.
On sait qu’un industriel passionné est capable de parler du fonctionnement d’une machine pendant des heures, mais, pour être compris, il doit aussi y ajouter du concret et une dose de storytelling, ce que fait très bien l’association De l’Or Dans les Mains.
Ne faut-il pas aussi rajouter de l’enseignement manuel dans les programmes scolaires ?
GL : En effet, et c’est ce que font déjà les deux tiers des pays européens. Soit ils n’ont jamais arrêté de le faire, soit ils ont décidé de remettre des enseignements pratiques et manuels dans les cursus, car cela fonctionne.
Prenons l’exemple de l’Estonie. Ce pays est en tête du classement PISA en Europe. Pourtant, en Estonie, les élèves ont 45 % d’heures de cours fondamentaux en moins qu’en France, mais des enseignements pratiques et manuels chaque semaine !
Autre exemple : la Belgique, qui a décidé en 2020 de réintégrer les enseignements pratiques et manuels à l’école, avec deux objectifs : contribuer à la réussite de tous les élèves et réduire les inégalités sociales, car il ne faut pas oublier que la réussite éducative est aussi synonyme de bien-être et d’inclusion. Or, cette manière d’enseigner peut mieux répondre aux besoins d’élèves qui ne se sentent pas forcément à l’aise avec les formats très théoriques que nous avons en France.
JMS : Je pense que la France devrait s’inspirer de ce qui se fait ailleurs en Europe. Pour l’anecdote, je suis né en Allemagne, un pays qui possède une forte culture industrielle et valorise le travail manuel. En Allemagne, avant de s’engager dans des études longues, il est ainsi fréquent d’apprendre un métier technique.
J’ai donc passé un CAP et un BEP en électrotechnique avant de poursuivre mes études. Même si je n’ai jamais pratiqué, cela m’a apporté une vision différente des choses, qui m’a énormément servi au cours de ma carrière, puisque je peux discuter d’électronique de puissance ou de lois physiques avec mes techniciens.
Les gens peuvent parfois être surpris par ma proximité avec le terrain, qui ne répond pas aux codes habituels de hiérarchie dans les organisations. En fait je considère que les techniciens sont très importants, car sans eux, l’entreprise ne peut pas vendre de produits. De plus, ils sont souvent le principal contact que les clients de Fronius ont avec nous ! J’essaye donc de les valoriser du mieux que je peux.
La vision qu’a le monde de l’éducation des métiers manuels et de l’industrie est-elle en train de changer en France ?
GL : Avant même de parler d’orientation, il y a un réel engouement de la part des enseignants pour renforcer le sens des apprentissages et de l’école. La pratique manuelle est un puissant levier pour raccrocher aux programmes scolaires, en faisant avec ses mains.
De l’or Dans les Mains fait d’ailleurs face à un afflux de demandes, puisque 350 collèges sont actuellement en liste d’attente. C’est un signal résolument positif, mais ça montre aussi qu’il faut beaucoup plus d’acteurs comme nous dans les territoires !
De manière générale, les actions visant à orienter les enseignements vers des approches plus pratiques et moins théoriques rencontrent d’ailleurs beaucoup de succès auprès des enseignants. On peut citer le mouvement classe dehors, ou encore Maths au jardin, qui consiste à apprendre les mathématiques à travers des activités ludiques en extérieur.
En matière d’orientation, ces mêmes enseignants cherchent vraiment à ouvrir le champ des possibles à leurs élèves, surtout que la découverte des métiers est obligatoire dès la 5e. Les professionnels ont donc l’opportunité d’intervenir en classe et d’ouvrir les portes de leurs entreprises, à travers des visites et l’accueil de jeunes en stage.
JMS : J’ai aussi le sentiment que la vision de l’industrie est en train de changer. Nous recevons de plus en plus de demandes d’intervention, afin de présenter nos métiers et c’est assez nouveau.
Par ailleurs, lorsque je rencontre la sphère institutionnelle, en tant que président d’EVOLIS, je remarque que l’on nous écoute d’une oreille très attentive, ce qui est également bon signe. Cette année, huit ministres sont attendus à Global Industrie, alors que pendant longtemps, aucun ne faisait le déplacement dans ce type de salon.
Une nouvelle dynamique est donc en marche, car les gens ont compris la nécessité d’aller vers le concret et c’est un message d’espoir qu’il faut faire passer.






Réagissez à cet article
Connectez-vous
Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous et retrouvez plus tard tous vos commentaires dans votre espace personnel.
Vous n'avez pas encore de compte ?
Inscrivez-vous !