L’électricité géothermique revient dans le débat énergétique européen, portée par des progrès de forage et d’ingénierie des réservoirs. Des analyses récentes du think tank Ember estiment qu’elle pourrait dépasser son statut de filière de niche et contribuer davantage à la sécurité d’approvisionnement.
La production d’électricité géothermique suppose d’aller chercher la chaleur du sous-sol et de la convertir via des installations de surface. Longtemps, cette option a été jugée réaliste, surtout dans les zones volcaniques, comme l’Islande, où des sites tels que Hellisheiði fournissent à la fois électricité et chaleur pour le chauffage urbain de Reykjavík. À l’échelle mondiale, la géothermie reste pourtant marginale avec 99 TWh en 2024, soit moins de 0,5 % du mix électrique mondial.
Ce qui change, d’après le think tank Ember, tient au couplage entre des techniques issues du monde du forage et une meilleure compréhension des réservoirs, qui élargit les zones où l’électricité géothermique devient envisageable. Ember projette qu’à partir de 2030, près de 1,5 GW de nouvelles capacités pourraient être mises en service chaque année dans le monde, soit environ trois fois plus qu’en 2024. L’organisation indique aussi que la géothermie pourrait couvrir jusqu’à 15 % de la croissance de la demande d’électricité d’ici 2050, un ordre de grandeur cohérent avec le cadrage de l’AIE sur le rôle potentiel de la géothermie dans la croissance mondiale de la demande électrique.
Des forages plus profonds et un gisement plus large
En Europe, 147 centrales géothermiques en service sont recensées en 2024, pour une puissance cumulée proche de 3,5 GW, et une production d’environ 20 TWh cette année-là. La marche de progression envisagée ne repose pas uniquement sur la multiplication de centrales dans les zones déjà favorables, mais sur l’extension à des pays moins associés à cette ressource grâce aux technologies dites de nouvelle génération, dont les systèmes géothermiques améliorés (EGS – enhanced geothermal systems). Le principe décrit par Ember consiste à forer dans des roches profondes et chaudes, puis à créer ou augmenter la perméabilité pour faire circuler un fluide qui remonte chargé de chaleur afin de produire de l’électricité.
Dans cette perspective, environ 43 GW de capacités géothermiques améliorées pourraient être développés dans l’Union européenne à un coût inférieur à 100 euros par MWh, un niveau comparé par Ember, dans son analyse, aux coûts de l’électricité produite à partir du charbon et du gaz. Le think tank met en avant un potentiel particulièrement élevé en Hongrie, puis en Pologne, en Allemagne et en France, avec des ordres de grandeur mentionnés pour chacun. En scénario de déploiement, Ember avance une production de l’ordre de 301,3 TWh par an dans l’UE, présentée comme l’équivalent de 42 % de la production électrique des États membres issue du charbon et du gaz en 2025.
Pilotabilité, valeur système et contraintes d’acceptabilité
Au-delà des volumes, l’intérêt de la géothermie profonde est aussi système. Faiblement émettrice de CO2 et pilotable, elle peut apporter de la flexibilité dans un mix où l’éolien et le solaire montent en puissance. L’analyse évoque même un usage possible des réservoirs pour absorber indirectement des surplus renouvelables, via le pilotage du pompage et de l’injection, afin de moduler la production lorsque la demande est plus forte. Ember rapporte aussi des simulations où la chaleur pourrait être stockée pendant plusieurs jours, avec des rendements comparables à ceux de batteries lithium-ion. Cette promesse attractive dépend cependant fortement des conditions locales et des choix d’exploitation.
Cette dépendance au sous-sol remet au centre la question du risque géologique. Les projets de géothermie profonde se situent en effet à l’interface entre ingénierie et géologie locale, certaines configurations pouvant dès lors générer des événements sismiques induits. L’épisode strasbourgeois en est devenu un repère en France, avec l’arrêt définitif du projet de Vendenheim après un séisme de magnitude 3,5 et la suspension de projets dans l’agglomération annoncée par la préfecture du Bas-Rhin en décembre 2020. Dans le même temps, l’AFP signalait que d’autres sites de géothermie profonde exploités par Électricité de Strasbourg, à Soultz-sous-Forêts et Rittershoffen, continuaient de fonctionner sans difficulté selon les autorités, illustrant la variabilité des situations.
Au final, la trajectoire européenne dépendra de la capacité à industrialiser des projets reproductibles, à accélérer les procédures, et à sécuriser le financement dans un contexte où la demande d’électricité augmente. L’AIE anticipe une croissance rapide de la consommation mondiale d’électricité d’ici 2030, ce qui renforce l’intérêt de technologies pilotables bas carbone. La géothermie électrique n’est pas une solution universelle, mais les signaux réunis par Ember suggèrent qu’elle pourrait devenir, dans certains pays et bassins, un pilier supplémentaire de la production européenne si les conditions techniques et sociales s’alignent.









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